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Le personnage de saint Jean l’Évangélisted’Arnoul Gréban à Jean Michel

mardi 17 novembre 2009, par Charles RIDOUX

Le personnage de saint Jean l’Évangéliste
d’Arnoul Gréban à Jean Michel

Nous présentons ici une étude comparée sur le rôle de saint Jean l’Évangéliste dans les Mystères de la Passion d’Arnoul Gréban et de Jean Michel. Pourquoi saint Jean ? Désireux que nous étions d’étudier de près le texte des Mystères, il nous a semblé commode de mener ce travail par le biais de l’étude exhaustive d’un rôle ; celui de saint Jean est bien évidemment un rôle de second plan, mais le personnage a l’avantage d’être présent tout au long du mystère, du moins lors de plusieurs scènes importantes ; en outre, au sein du groupe des apôtres, son rôle, ainsi que celui de Pierre, est mis en vedette. Enfin, nous ne cacherons pas que, parmi les personnages de l’histoire sainte, nous éprouvons une sympathie particulière à l’égard du « disciple que Jésus aimait » et en qui, s’il faut en croire la légende, se combinent les deux belles figures du jeune homme à qui sont révélés les mystères et que Jésus confie à sa mère, et du vieillard en exil dictant sur le rocher de Patmos les visions de l’Apocalypse.

Nous avons procédé, pour mener à bien cette étude, à un relevé exhaustif des répliques de Jean, chez Arnoul Gréban et chez Jean Michel
[1]. Il fallait d’abord classer notre « corpus ». Nous avons laissé de côté un assez grand nombre de brèves répliques, éparses çà et là, afin de ne pas alourdir notre travail ; d’ailleurs, elles confirment dans l’ensemble nos conclusions. Nous avons donc fondé notre étude sur un ensemble de treize épisodes, dans chacun desquels le personnage de Jean joue un rôle et s’exprime dans une série de répliques. Ces épisodes sont dans l’ordre : 1) l’évocation des apôtres ; 2) les Noces de Cana ; 3) la Transfiguration ; 4) la quête de l’ânesse ; 5) la quête d’un logis pour la Cène ; 6) la révélation des mystères ; 7) au Jardin des Oliviers ; 8) Jean et Pierre après l’arrestation de Jésus ; 9) Jean et Notre Dame ; 10) Jean confié à Marie ; 11) Jean et Pierre au tombeau ; 12) l’Ascension ; 13) l’élection de Mathias. Un de ces épisodes (les Noces de Cana) ne met en scène le personnage de Jean que chez l’un de nos deux auteurs (Jean Michel) ; les trois derniers, qui se passent après la mort du Christ, ne sont pas traités par Jean Michel dont le mystère, rappelons-le, s’achève sur la mise au tombeau.

Ayant ainsi délimité notre champ d’investigation, nous avons été amené à procéder au découpage de chacun de ces épisodes en un certain nombre de scènes, découpage qui ne découle pas directement des indications des auteurs (rubriques) ou des manuscrits (lettrines), mais que nous nous sommes permis d’effectuer à partir du déroulement de l’action dramatique. Le lecteur remarquera que notre découpage en séquences s’articule, le plus souvent, autour d’un couple d’actions : arriver-partir, envoyer-revenir, s’endormir-se réveiller : autant de variations sur le cheminement, au propre et au figuré. Généralement, entre les deux termes du couple de verbes qui indiquent le mouvement s’insère une action particulière qui forme le noyau de l’épisode et qui est souvent un miracle (Noces de Cana, Transfiguration, révélation des mystères). Les diverses formes de paroles structurent également notre découpage en séquences : commentaires de l’action en cours par un ou plusieurs personnages, monologues (prières, voix divine), dialogues, chœurs (lamentations).

Nous avons examiné ensuite la prise de parole et l’orientation du discours de Jean. Il n’est pas sans intérêt, pour évaluer le rôle et le poids d’un personnage lors d’une séquence, de savoir qui parle (et éventuellement de comparer le nombre de vers attribué à chacun par l’auteur) ; dans quel ordre on parle (nous avons remarqué à plusieurs reprises la tendance à grouper les répliques entre quelques personnages en série) ; qui ouvre et qui clôt une séquence (deux positions de mise en valeur d’un personnage) ; à qui l’on s’adresse et en quels termes (autre forme de mise en valeur). Quant à l’orientation du discours, nous entendons par là les divers champs que recouvre le message contenu dans ces prises de parole ; nous en avons repéré un nombre très limité : la parole des personnages est très souvent simplement orientée vers l’action en cours, sinon elle se répartit entre des répliques qui marquent soit l’obéissance à un ordre de Jésus, soit un lien affectif à sa personne ; à côté de cela, nous trouvons le récit d’événements ou - fait typique du rôle de Jean - la leçon théologique des événements ou de l’action en cours.

Enfin, l’étude minutieuse des textes et la comparaison entre Arnoul Gréban et Jean Michel ne pouvaient pas manquer de nous rendre sensible aux transformations effectuées d’une œuvre à l’autre. Ces transformations, nous les avons repérées à divers niveaux : de menus détails, un mot, un vers (elles sont souvent significatives de la différence d’esprit entre les deux œuvres, mais pas toujours) ; des répliques en plus ou en moins, ou encore un changement dans l’ordre des répliques (avec une tendance, chez Jean Michel, à compléter les séries) ; des différences de composition, soit que nous rencontrions des scènes chez l’un seulement des deux auteurs, soit qu’ils effectuent un autre découpage des épisodes (en particulier avec le développement ou l’adjonction d’épisodes intercalaires chez Jean Michel).

Nous présentons maintenant notre analyse du rôle de Jean en fonction des quelques repères exposés ci-dessus ; puis nous essaierons de tirer quelques conclusions générales. 

21. Évocation des apôtres2

 

3A) Arnoul Gréban (vv. 10861-10892)3

Jean et son frère Jacques sont présentés en train de pêcher. La scène peut se découper en deux temps :

a) avant l’arrivée de Jésus : la préparation pour la pêche ;

b) l’abandon du père pour suivre Jésus.

a) Durant cette phase, nous ne rencontrons guère que des notations matérielles et pratiques pour la pêche : il faut réparer les filets, Zébédée montre à ses fils comment s’y prendre.

b) Après l’appel de Jésus, nous avons une première réaction de Jean : 

Jacques, frere, que vous en semble ?
J’ay le cueur tant enluminé
que je suis tout determiné
de suivir ce benoist prophete. (10877-80)

 Jacques se déclare prêt à suivre son frère. Quant à Zébédée, il marque son étonnement de les voir suivre un étranger. Aussi Jean exhorte-t-il son père à prendre patience (vv. 10885-88). Zébédée consent à leur départ, puisqu’il y va de leur salut. 

3B) Jean Michel (vv. 4016-4103)3

Le découpage est le même que chez Arnoul Gréban, mais les répliques sont plus développées.

a) Jean Michel ajoute tout d’abord une longue tirade de Zébédée (trois huitains plus deux vers de transition). Le premier huitain est une leçon sur la condition humaine en général, soumise au temps et au travail ; la ’richesse mondaine’ doit se gagner par l’effort, sinon l’on encourt les peines d’enfer... Dans le deuxième huitain, Zébédée se propose lui-même en exemple à ses deux fils, lui qui vit pauvrement de son travail et ne recherche pas la richesse. Le troisième huitain est une exhortation à Jean et à Jacques pour qu’ils apprennent bien leur métier et remercient Dieu chaque soir pour leur pêche de la journée.

Nous pouvons donc constater que les trois personnages sont montrés en action pendant la réparation des filets et que le texte fait part de leurs commentaires sur l’action en cours.

b) Appel de Jésus. Nous remarquerons tout d’abord que, par rapport à Arnoul Gréban, la formule employée par Jésus est renforcée (’delaissés tout’ au lieu de ’venez vous ent’), accentuant le thème du rejet de la mondanité.

Dans la réaction des deux frères aux paroles de Jésus, Jean Michel apporte aussi une légère transformation, mais qui nous paraît significative. Jean Michel place le premier vers : 

Jacques, frere, que vous en semble ? (4078)

 qui exprime l’interrogation, le doute, dans la bouche de Jacques, ce qui fait d’autant ressortir la résolution qui reste attribuée à Jean : 

J’ay le cueur tout enluminé... (4079)

 La réponse de Zébédée à la décision de ses deux fils de suivre Jésus amène une nouvelle variante significative, comparée au texte d’Arnoul Gréban : 

Comment donc ? Vous me laisserez,
enfans, pour suïr ung estrange ? (AG, 10883-84)

Ainsi donc, vous me laisserés

pour Jhesus desormais suyvir ! (JM, 4084-85)

 Nous lisons ici le passage d’une réaction d’ordre psychologique (un père abandonné pour un étranger) à une indication d’ordre religieux (pour Jésus, autrement dit hors de la mondanité).

La réponse de Jean est nettement renforcée par rapport à Arnoul Gréban et présente, elle aussi, le thème du rejet de la mondanité, et tout particulièrement celui des liens familiaux : 

Nous desirons a Dieu servir
et habandonnons pere et mere,
cousins, cousines, seur et frere,
tant sommes en nos cueurs actains,
et ne nous chault des biens mondains
pour penser a nostre salut. (4086-91)

 Ensuite seulement vient l’appel - repris d’Arnoul Gréban - à la patience de Zébédée.

La dernière réplique de Zébédée précise le rôle personnel de ’Jhesus, filz Marie’ dans l’économie du salut. Jean Michel remplace aussi le général, ou l’abstrait (’vous soit a l’ame medecine’) par une formule plus concrète et plus personnalisée (’vos ignorans cueurs’).

2 2. Les Noces de Cana2

 

 Chez Arnoul Gréban, Jean ne prend pas la parole lors de cet épisode. Nous ne traiterons donc ici que le texte de Jean Michel.

Le fait le plus marquant est ici que Jean est présenté comme l’époux des Noces de Cana
[2]. C’est ainsi qu’il est présenté un peu plus haut, lorsqu’Abÿas invite Jésus à participer à cette fête (vv. 5048-53 ; cf. aussi les vv. 5032-37, invitation de Notre Dame).

L’épisode (vv. 4990-5367) va être l’occasion du premier miracle de Jésus. Il peut se décomposer en sept séquences : a) l’invitation de Jésus et de Notre Dame à la fête ; b) l’arrivée de Jésus et de Notre Dame avec les apôtres ; c) le début du repas ; d) le miracle ; e) les commentaires sur le miracle ; f) la fin du repas ; g) Jésus et les apôtres quittent Notre Dame pour aller à Jérusalem. Jean intervient verbalement dans trois de ces séquences (c, e, f).

1) Au début du repas, Architriclin invite les hôtes à faire bonne chère. Jean justifie alors des dépenses exceptionnelles (vv. 5134-39) : une considération d’ordre général qu’Abÿas traduit plus concrètement en reprenant l’invitation d’Architriclin à manger.

2) Les commentaires après le miracle.

Architriclin exprime d’abord à Jean son étonnement qu’il fasse servir le meilleur vin à la fin et non au début du festin. Sophonïas explique qu’il s’agit d’un miracle de Jésus. Abÿas s’extasie sur le bon goût de ce vin et apporte une note d’humour en déclarant qu’il changerait volontiers en vin ’toute la mer de Galilée’.

La première réplique de Jean exprime son soulagement (vv. 5279-81).

La seconde réplique conclut les commentaires sur le miracle : 

C’est ung miracle moult nouveau,
faict par la divine puissance,
dont nous n’avons point congnoissance :
chascun le doit bien croire ainsi. (5300-5303)

 A noter que Jean tire la leçon du miracle en insistant sur les points suivants : c’est une grande nouveauté (en effet, la première manifestation de la puissance divine à travers Jésus) ; et le thème du mystère divin (or Jean est précisément celui des apôtres qui en obtiendra la connaissance la plus avancée). La réplique se termine par un appel à la foi (qui s’adresse vraisemblablement en même temps aux personnages du mystère et au public). Jean apparaît donc ici clairement dans la position de celui qui tire la leçon théologique du miracle.

3) Avant de partir, Jésus a pris à part Jean pour l’inviter à le suivre et à laisser son épouse (avec l’accord de celle-ci) : 

(...)
et laisse ses nopces mondaines,
car tu es aux nopces haultaines
convÿé par plus grand honneur. (5339-5341)

 C’est en quelque sorte un second appel, une nouvelle ’évocation’ spécialement adressée à Jean par Jésus. Jean remercie et répond pleinement à cet appel (vv. 5348-57).

Remarquons que nous rencontrons ici, pour la première fois, une situation de dialogue en aparté entre Jean et Jésus. 

23. La Transfiguration2

 Une remarque préliminaire quant à la composition : alors que chez Arnoul Gréban la scène de la Transfiguration est d’un seul tenant, elle est entrecoupée chez Jean Michel par un ’interlocutoire de la Magdaleine’ (vv. 9280-9385), puis par des commentaires entre les Apôtres restés au bas de la montagne (vv. 9546-9577). 

3A) Arnoul Gréban (vv. 13124-13286)3

Nous distinguerons cinq séquences : a) l’ascension du mont Thabor ; b) la Transfiguration : les commentaires des trois disciples ; c) le dialogue entre Élie, Moïse et Jésus ; d) nouveaux commentaires des trois disciples ; e) intervention de Dieu et réaction des disciples.

a) Jésus a appelé trois de ses disciples - Pierre, Jacques et Jean - pour lui tenir compagnie en un lieu secret. Pierre est seul à intervenir pour signifier l’obéissance des disciples. Puis Jésus annonce qu’ils vont monter au sommet du mont Thabor. Commentaires des disciples durant la montée ; la réplique de Jean est un simple commentaire de l’action durant son déroulement (vv. 13142-13144).

Quand ils sont arrivés au sommet, Jésus invite ses disciples à regarder avec dévotion ce qui va se passer. Nouvelle réplique de Jean (vv. 13162-13163) ; il est ici le seul à s’exprimer, et il s’adresse directement à Pierre.

b) Au début de la Transfiguration, chacun des trois disciples exprime son émerveillement par un quatrain. Pierre ouvre et ferme cette séquence.

c) Pas d’intervention des disciples durant le dialogue entre Jésus, Élie et Moïse.

d) Jean ouvre une nouvelle série de commentaires : 

Voicy une gloire parfaicte
ou toute lëesse est chantant. (13261-62)

 Jean est le premier à s’exprimer dans cette nouvelle série, mais en deux vers seulement (huit pour Pierre, quatre pour Jacques). Relevons, par ailleurs, que Jean exprime un commentaire ’objectif’ : Voicy une gloire parfaicte, tandis que Pierre s’adresse à Jésus (pour proposer de dresser en ce lieu trois autels) et que Jacques s’adresse aux deux autres disciples (’freres’) pour signaler la nuée qui couvre la montagne.

e) Après les paroles de Dieu, Pierre et Jacques expriment leur crainte : Jean reste silencieux. Faut-il voir dans cette différence de traitement un reflet de la situation privilégiée de Jean : plus proche des ’secrets divins’, il éprouverait moins de crainte que ses deux frères devant les manifestations de la divinité ?

Nous pouvons conclure que, dans cet épisode de la Transfiguration, le rôle de Jean ne ressort pas particulièrement. La première place, parmi les disciples, revient ici à Pierre (il ouvre et ferme une séquence de commentaires des disciples ; Jean s’adresse une fois à lui directement). 

3B) Jean Michel (vv. 9222-9279 et 9386-9599)3

La construction est plus complexe que chez Arnoul Gréban. L’épisode de la Transfiguration est présenté en trois séquences entrecoupées de deux autres épisodes :

1) la montée au Thabor - * interlocutoire de la Magdaleine ;

2) la Transfiguration - * attente des apôtres restés en bas ;

3) retour de Jésus vers les trois disciples.

1) La première séquence (montée au Thabor) comprend deux parties :

a) Jésus appelle Pierre, Jean et Jacques. La réponse des apôtres pour marquer l’obéissance est ici double : Pierre pour le groupe des trois appelés (comme chez Arnoul Gréban), mais en plus André pour ceux qui vont rester sur place. Il semble donc que Jean Michel éprouve le besoin de préciser davantage les situations qu’Arnoul Gréban.

Mais, ce qui est plus important, le discours de Jésus repris à Arnoul Gréban est précédé d’une introduction de 14 vers qui expliquent le sens de l’événement qui va se produire. Jésus le situe à la fois dans la perspective du salut individuel de chacun des apôtres, dans la préfiguration de la Passion à venir, et dans la révélation - l’espace d’un instant - de sa gloire en tant que vrai fils de Dieu.

b) la montée au Thabor présente quelques remaniements par rapport au texte d’Arnoul Gréban. Nous avons maintenant trois répliques de Jean, deux de Pierre, une de Jacques. Parmi les trois répliques de Jean, deux expriment simplement la peine de monter (vv. 9260-9261 et 9264-9265). Un peu plus haut, une première réplique de Jean entre dans le cadre des remaniements opérés par Jean Michel par rapport à Arnoul Gréban. C’est Jean - et non plus Jésus - qui nomme le mont Thabor (vv. 9248-9250), ce qui allège le discours de Jésus, permettant une addition signification de six vers dans lesquels Jésus, de même que lors de l’appel de Pierre, Jean et Jacques, délivre la signification de l’événement : 

Ame ne se faigne ;
au plus hault nous convient monter
en signe qu’on doit surmonter,
au mont de contemplacion,
toute adverse temptacion
et, dedans le secret du cueur,
prier Dieu le hault createur
qu’il supplye a vostre deffault. (9250-9257)

 On remarquera le ton « gersonien » de cette leçon (« mont de contemplacion ») qui tire de l’événement « historique » une signification d’ordre individuel pour chaque croyant (« dedans le secret du cueur »).

Dans cette partie (la montée au Thabor), Jean ouvre la scène et Pierre la clôt.

2) La séquence de la Transfiguration proprement dite peut être décomposée en cinq moments : a) commentaire des apôtres ; b) dialogue Élie, Moïse, Jésus ; c) nouveau commentaire des apôtres ; d) discours de Dieu le Père ; e) réaction des apôtres.

a) Dans cette première séquence de commentaire des apôtres, nous avons deux séries dans l’ordre suivant : Jean, Jacques, Pierre, puis Jacques, Jean, Pierre. Une nouvelle fois, la scène s’ouvre avec Jean et se clôt avec Pierre. Cette séquence est donc un peu plus développée que chez Arnoul Gréban (Jean Michel ajoute une première série complète de commentaires) et comprend, dans les reprises, des modifications de détails. Jean ouvre la scène en s’adressant à Jacques nommément (vv. 9386-9389). La deuxième réplique de Jean relance le thème du paradis : 

C’est ung paradis apresté,
une joye de gloire pleine
a veoir sa doulce face humaine
passant le soleil en lueur. (9404-9407)

 Alors que Pierre et Jacques décrivent ce qu’ils voient (la face et les habits de Jésus), Jean commente : l’apparence solaire de Jésus est signe du paradis.

Relevons au passage une petite addition significative par rapport à Arnoul Gréban dans la première réplique de Pierre : 

O quelle consolacion,
quelle vision admirable ! (9394-9395)

 Le terme « consolacion », absent chez Arnoul Gréban, participe, nous semble-t-il, de cette interprétation en termes de piété gersonienne chez Jean Michel.

b) Pas de réplique de Jean ni des autres apôtres durant le dialogue entre Jésus, Élie et Moïse.

c) Identique à Arnoul Gréban.

d) Dans le discours de Dieu le Père, nous notons une variante significative par rapport à Arnoul Gréban : ’ »e bien amé Cristus » (Arnoul Gréban, v. 13277), « mon bien amé Jésus » (Jean Michel, v. 9510) ; Jean Michel marque plus directement le lien du Père au Fils et l’affection qui les unit.

e) La séquence des réactions au discours de Dieu le Père est considérablement développée chez Jean Michel. Au lieu d’une scène (réduite : Pierre, 4 vers ; Jacques, 2 vers), trois séries dans l’ordre : Pierre, Jean, Jacques ; Pierre, Jean, Jacques ; Pierre, Jean.

Les deux premières répliques de Jean reprennent le quatrain de Pierre (vv. 9518-9521 et 9528-9529). Mais la troisième réplique de Jean, qui conclut cette séquence, rompt avec l’expression de la crainte et de l’étonnement pour tirer, une fois de plus, la leçon de l’événement : 

Dieu le Pere avons entendu
soubz l’espece de voix humaine,
et a formé voix si haultaine
que c’est grande admiracion. (9542-9545)

 Le second intermède qui coupe l’épisode de la Transfiguration chez Jean Michel (et qui est absent chez Arnoul Gréban) présente l’attente des neuf apôtres restés au bas de la montagne. Quelques-uns émettent des hypothèses sur ce que fait Jésus avec les trois. Judas, en particulier, laisse percer l’envie et la jalousie (vv. 9562-9565).

A quoi Mathieu répond en exposant les qualités particulières des trois élus : 

Car en Jehan est grace sur tous,
en Pierre foy par excellence
et en Jacques perseverance. (9568-9570)

 

3) Jésus retourne vers les trois apôtres. Pas de réplique de Jean.

Dans l’ensemble, par rapport à Arnoul Gréban, le rôle de Jean apparaît donc ici davantage valorisé. Il intervient plus souvent, il conclut les commentaires des trois apôtres en tirant la leçon théologique de l’événement. La réplique de Mathieu à Judas met explicitement Jean au premier rang et en fait l’apôtre de la grâce. 

24. La quête de l’ânesse2

 Cet épisode, d’un seul tenant chez Arnoul Gréban, est présenté en deux séquences chez Jean Michel, avec un épisode intercalaire où Jésus prend congé de ses hôtes de Béthanie. 

3A) Arnoul Gréban (vv. 15986-16053)3

L’épisode peut se décompenser en trois scènes : a) Jésus envoie Pierre et Jean chercher l’ânesse ; b) Pierre et Jean emmènent l’ânesse ; c) ils l’amènent à Jésus.

a) Deux répliques de Jean durant cette scène (vv. 16004-16007 et 16018-16023). Jean répond d’abord à Jésus pour lui marquer son obéissance. Puis il enjoint Pierre à l’action.

b) En chemin, quatre groupes de répliques dialoguées entre Pierre et Jean. Comme ils ont trouvé l’ânesse et son petit à l’endroit indiqué par Jésus, Pierre interpelle Jean pour lui dire qu’il voit dans ce fait un témoignage que Jésus possède la prescience divine. La réponse de Jean (vv. 16030-16033) comporte un acte de foi dans les deux premiers vers, puis une nouvelle invite à l’action. Les autres répliques de Jean accompagnent simplement l’action (vv. 16042-16043) ou expriment le désir de retourner rapidement vers Jésus (vv. 16038-16039 et 16046-16049).

Alors que les répliques de Pierre sont orientées exclusivement vers l’action en cours, celles de Jean sont comme projetées en avant, orientées vers la pensée du maître qui les attend.

c) Pas d’intervention de Jean lors du retour auprès de Jésus. C’est Pierre qui présente à Jésus l’ânesse et l’ânon. 

3B) Jean Michel (vv. 15161-15206 et 15235-15286)3

Cinq scènes, en deux groupes, avec un épisode intercalaire. Les cinq scènes : a) Jésus envoie Pierre et Jean en quête de l’ânesse ; b) Pierre et Jean en chemin - * Jésus prend congé de ses hôtes à Béthanie ; c) scène avec Neptalin ; d) sur le chemin du retour ; e) le retour auprès de Jésus.

a) L’envoi des apôtres est identique à Arnoul Gréban (à quelques légères variantes près dans les formulations).

b) En chemin, Pierre et Jean s’interrogent sur les raisons de Jésus qui, jusqu’alors, n’a jamais voulu de monture (Jean : vv. 15187-15188 et 15195-15206).

c) Après avoir trouvé à l’endroit indiqué par Jésus l’ânesse et l’ânon, Pierre fait un commentaire, suivi de Jean : 

Bien congnoisçoit (Jésus)
que ceste subjugale estoit
en ce carrefour. Et est signe
que la prescience divine
luy donne toute congnoisçance. (15238-42)

 A la différence d’Arnoul Gréban, c’est dans la bouche de Jean et non dans celle de Pierre que Jean Michel place la leçon sur le signe de la prescience divine de Jésus.

Puis vient une petite scène - absente chez Arnoul Gréban - avec Neptalin, scène ajoutée par Jean Michel en référence à l’évangile de Marc (11 : 5-6). Interpellés, Jean (vv. 15247-15248) et Pierre répliquent successivement à Neptalin. Puis, après l’accord de Neptalin pour qu’ils emmènent les deux bêtes, deux répliques de Jean pour presser Pierre de retourner vers Jésus (vv. 15257-15258 et 15263-15264).

d) Par rapport à Arnoul Gréban, Jean Michel ajoute une scène durant le cheminement des deux apôtres. Cette addition est due sans doute à des raisons de dramaturgie, afin de marquer par des paroles le temps d’un déplacement sur le plateau. Rappelons ici les remarques d’O. Jodogne qui montre le souci, chez Jean Michel, de combler substantiellement les temps morts qu’imposent les données du texte : délais et passages des personnages d’une mansion à l’autre
[3]. Durant ce cheminement, deux répliques de Jean, l’une s’adressant à Pierre (vv. 15271-15272), l’autre en activant du geste l’ânon (vv. 15273-15276).

e) De retour auprès de Jésus, une seule réplique de Pierre.

Conclusion : même dans un épisode qui se prête peu au commentaire, les répliques de Jean qui ne sont pas directement liées à l’action en cours témoignent, chez Arnoul Gréban, de son attachement affectif à la personne de Jésus et, chez Jean Michel, de son rôle de théologien. 

25. Quête du logis pour la Cène2

 L’épisode se déroule en trois séquences chez Arnoul Gréban, entrecoupées par deux fois par un épisode mettant en scène le porteur d’eau et son maître, chez qui aura lieu la Cène. Chez Jean Michel, une séquence préliminaire montre les apôtres en train de discuter à propos de la pâque. L’épisode intercalaire sur l’hôte de la Cène et son serviteur est plus développé. 

3A) Arnoul Gréban (vv. 17558-17693)3

Trois séquences entrecoupées par deux brefs épisodes intercalaires : a) envoi de Pierre, Jean et Jacques - * Piragmon et son maître Urïon ; b) cheminement de Pierre, Jean et Jacques, entrecoupé par un bref monologue de Piragmon ; c) au logis d’Urïon.

a) Pierre demande à Jésus comment il compte célébrer la pâque. Jésus l’envoie avec Jean et Jacques dans la cité avec des instructions précises. Jean conclut par une marque d’obéissance (vv. 17592-17593).

b) Première étape du cheminement : une série de répliques entre Pierre, Jean et Jacques. Pierre signale qu’ils sont arrivés. Jean précise qu’il voit un homme porter deux seaux d’eau (vv. 17610-17613). Les disciples décident alors de suivre Piragmon. Deux séries de répliques Pierre-Jean-Jacques, Pierre-Jean.

c) Au logis d’Urïon, deux répliques banales de Jean (vv. 17642-17643 et 17682).

Dans l’ensemble, des répliques purement orientées vers l’action. Par la place et le nombre des répliques, on constate une prédominance de Pierre et une place relativement effacée de Jacques par rapport à Pierre et à Jean. 

3B) Jean Michel (vv. 17762-17973)3

Quatre séquences entrecoupées par un épisode entre le maître du logis et son serviteur : a) discussion entre les apôtres ; b) envoi de Pierre et de Jean - * épisode de Zachée et Tubal ; c) cheminement de Pierre et de Jean ; d) au logis de Zachée.

a) Discussion entre les apôtres, introduite par Pierre, qui s’adresse à Jean et à Jacques. Mais tous les apôtres (sauf Judas qui est en train de trahir) répondent en deux séries de répliques. Les répliques de Jean clôturent, à deux reprises, des séries ouvertes par Pierre. La première réplique de Jean tranche sur celles des autres disciples. Alors qu’ils s’inquiètent de savoir comment passer la pâque et manger un agneau (discours orienté vers l’action), Jean situe son propos par rapport à la personne de Jésus : 

Quant je suis devant sa presence,
en verité, je n’ay memoire
que nous devons menger ne boyre,
tant suis en son amour ravy. (17782-85)

 La seconde réplique est une réponse à Jacques (vv. 17794-17795).

b) Envoi de Pierre et de Jean - Jean Michel laisse ici tomber Jacques. Un dialogue Pierre-Jésus, suivi d’un dialogue Pierre-Jean. La réplique de Jean, qui clôt la séquence, est une nouvelle marque d’obéissance (vv. 17820-17821).

L’épisode intercalaire, qui met en scène l’hôte de Jésus et de ses apôtres pour la Cène, ainsi que son serviteur, est plus développé que chez Arnoul Gréban. Et surtout, Jean Michel donne plus de poids à ces deux personnages. Une rubrique précise que Zachée, le maître, est « pere de famille autrement nommé Landulphe, disciple occulte de Jesus ». Quant à son serviteur Tubal, c’est le paralytique qui a été guéri miraculeusement par Jésus (vv. 8646-8945).

Relevons au passage que la réplique de Zachée présente deux caractéristiques intéressantes : il énumère les fêtes religieuses des Juifs au long de l’année ; il exprime son regret de ne pas voir Jésus, le prophète, venir prêcher au Temple à l’occasion de la pâque.

c) Cheminement de Pierre et de Jean. Pierre indique qu’il voit un homme portant un récipient et Jean précise qu’il s’agit bien de l’homme annoncé par Jésus (vv. 17908-17913). Pierre conclut la séquence en confirmant la remarque de Jean.

d) Chez Zachée. Durant la discussion, égalité en nombre des répliques entre Pierre et Jean ; Jean ouvre la séquence, Pierre clôt. Jean salue d’abord Zachée (v. 17916), puis il l’informe de la raison de leur présence chez lui (vv. 17918-17925). Enfin, un remerciement (vv. 17964-17965) après l’accord de Zachée.

Conclusion : égalité entre Pierre et Jean ; il arrive fréquemment que Pierre ouvre une séquence et que Jean la termine (et parfois l’inverse). Répliques de Jean orientées vers l’action (sauf dans la discussion entre les apôtres). Enfin, la composition de l’épisode est plus complexe que chez Arnoul Gréban (scène préliminaire entre les apôtres, épisode de Zachée et Tubal plus développé). 

26. Révélation des mystères2

 La situation est la même chez Arnoul Gréban et chez Jean Michel : durant la Cène Jésus vient d’annoncer la trahison d’un des Douze. Chacun alors de s’écrier pour demander si c’est lui qui est accusé. Jean aura le privilège de s’endormir alors sur la poitrine de Jésus et de recevoir, durant le temps de son sommeil, des révélations particulières. Chez les deux auteurs, l’épisode se découpe donc en deux temps : a) l’endormissement de Jean ; b) le réveil de Jean. Entre ces deux temps, Arnoul Gréban place un rapide commentaire de Judas, de Mathieu et de Jude, tandis que Jean Michel élargit considérablement le cadre en plaçant une scène avec les diables et un long monologue de remords de Judas (la ’sindresse’ de Judas). 

3A) Arnoul Gréban (vv. 18160-18169 et 18188-18207)3

Jean, assis auprès de Jésus, s’adresse à lui sur un signe de Pierre : 

Mon maistre et amy,
sur l’amour qu’a vous pui avoir,
vous prie que je puisse sçavoir,
soit par parolles ou par signe,
celluy qui contre vous machine
de faire tel prodicion.
Il me prent inclinacion
de dormir, ne sçay que puet estre,
sur le geron de mon chier maistre ;
humblement me reposeray. (18160-18169)

 La requête de Jean est donc aussitôt exaucée, non par des paroles, mais par le sommeil étrange qui le saisit. A son réveil, nous apprenons qu’il a eu connaissance de grands mystères : 

Choses grans misteres portans
habondamment et en grant somme
ay veues en mon present somme,
qui en temps futur advendront,
qui revelees ne seront
par moy a parens në amis
tant qu’il me soit de Dieu commis,
dont ce hault bien m’est procedé. (18188-18195)

 Sans doute une allusion aux temps derniers et à l’écriture de l’Apocalypse par Jean à Patmos, selon la légende.

Quant à la requête précise de connaître le nom du traître, Jésus y répond de la manière suivante : le traître sera celui à qui Jésus donnera un morceau de pain ’taint’ (la rubrique suivante précise « le morceau de pain brun ») où nous retrouvons la couleur la plus dévalorisée au Moyen Age. La scène se clôt par un remerciement de Jean (vv. 18206-18207).

Conclusion : l’accent ici est mis sur la révélation du traître ; les mystères révélés durant le sommeil de Jean sont évoqués de manière vague. Enfin, le temps entre le sommeil et le réveil de Jean est coupé par trois rapides répliques de Judas, de Mathieu et de Jude. 

3B) Jean Michel3

Ici, Jean commence à parler de lui-même, et non sur un signe de Pierre (vv. 18978-18983). Jésus lui dit alors aussitôt que le traître est celui à qui il donnera « le pain mouillié » (plus de mention de couleur, ni dans la rubrique suivante). Une seconde réplique de Jean annonce alors qu’il se sent saisi par le sommeil :

Je suys de dueil tout abrevé
que mon sanc se trouble a merveille
et est force que je sommeille
sur ta poictrine aucunnement
pour comprendre plus haultement
tes secrés. (18988-18993)

 Ici, le sommeil de Jean n’est plus, comme c’était le cas chez Arnoul Gréban, présenté comme le produit d’une force étrange (« Il me prent inclinacion / de dormir, ne sçay que puet estre »), mais il est motivé et lié à la connaissance des mystères divins - que le rejet du mot « secrés » au v. 18993 met bien en évidence.

L’intermède qui remplit le temps de sommeil de Jean est longuement occupé, d’abord par trois brèves séquences très rapides (Jésus donne le morceau de pain à Judas ; Judas annonce aux apôtres son départ pour Jérusalem ; commentaire de Thomas et de Jude sur ce départ précipité) ; ensuite par deux longues séquences (les diables poussent Judas à aller au bout de sa trahison ; la « sindresse » de Judas). Remarquons à ce propos que Jean Michel intériorise le conflit propre à Judas, à la différence d’Arnoul Gréban qui accentue la noirceur du personnage en le faisant parler devant les autres apôtre, lors de la Cène, comme s’il ignorait qui est le traître.

Après le départ de Judas pour aller quérir la cohorte des Juifs, Jean se réveille : 

Quelz haultains et divins accors,
quelle merveilleuse doctrine
j’ay cy compris sur la poictrine
de la divine sapience !

J’ay eu demonstrance
et clere evidence
de la reluyssance
de la trinité (tres) haultaine.
Dieu m’a comme en transse
demonstré tout ce
dont la congnoissance
n’appartien a nature humaine.

J’ay eu congnoissance certaine
et revelacion des choses
celestïelles et encloses
ou secret de la deité,
qui passent la capacité
de tout entendement humain. (19171-19188)

 L’aspect profondément théologique et mystique de Jean apparaît ici avec éclat. Jean Michel précise la nature des mystères qui lui sont révélés (tout en insistant sur le fait qu’ils sont inaccessibles à la connaissance humaine) : ils ont trait à l’essence même de la divinité, et en particulier au mystère de la Trinité
[4].

Conclusion : la révélation du traître passe chez Jean Michel au second plan devant la révélation des mystères divins accordés à Jan durant son sommeil. Le temps du sommeil de Jean est largement étendu par rapport à Arnoul Gréban et occupé par une scène capitale pour l’évolution de Judas qui, après un violent conflit intérieur, confirme sa trahison. 

27. Au Jardin des Oliviers2

 La situation est analogue chez Arnoul Gréban et chez Jean Michel : Jésus va prier à l’écart au Jardin des Oliviers et il emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean. Mais la composition diffère en ceci que s’intercale, chez Jean Michel, un très long épisode (presque 400 vers) montrant les Juifs en train de préparer la capture de Jésus. 

3A) Arnoul Gréban (vv. 18644-18738)3

On peut découper l’épisode en cinq séquences à partir de l’appel de Jésus aux trois apôtres jusqu’à sa troisième prière qui commence par « En moy sens le plus fort debat... » : a) Jésus invite Pierre, Jacques et Jean à le suivre ; b) première prière de Jésus ; c) premier retour vers les trois apôtres endormis ; d)seconde prière de Jésus ; e) second retour vers les trois. En tout, deux brèves répliques de Jean (vv. 18715-18718 et 18735-18736). Deux remarques sans grande portée, et liées à l’action. 

3B) Jean Michel (vv. 19428-19455 et 19850-19928)3

Le découpage est ici un peu plus compliqué : a) Jésus invite Pierre, Jean et Jacques à le suivre ; b) bref dialogue des trois apôtres seuls - * Puis s’intercale un long épisode de préparation des Juifs pour la capture de Jésus ; c) première prière de Jésus ; d) premier retour vers les apôtres endormis ; e) seconde prière de Jésus ; f) second retour vers les apôtres. Et l’on retrouve la troisième prière, commençant par ’En moy sens le plus fort debat...’.

Les répliques de Jean sont toutes brèves et orientées vers la situation des trois apôtres luttant en vain contre le sommeil (vv. 19454-19455, 19899-19902, 19927-19928).

Ici, la différence la plus marquante avec Arnoul Gréban est, en ce qui concerne les interventions des trois apôtres, que Jean Michel les fait parler tous les trois lors de chaque séquence.

D’une manière générale, on peut donc constater que, lorsqu’un groupe de personnages participe à une action, Jean Michel marque leur présence non seulement par le jeu scénique ou par des gestes, mais également par la parole (ex. : la discussion des Douze avant la quête du logis pour la Cène). Et, à l’inverse, si un personnage prend part à une action chez Arnoul Gréban mais sans parler beaucoup, il y a de fortes chances pour qu’il soit écarté par Jean Michel (ex. : l’élimination de Jacques dans la mission de trouver un logis pour la Cène). 

28. Jean et Pierre après l’arrestation de Jésus2

 Ici, la comparaison entre Arnoul Gréban et Jean Michel est rendue difficile à cause d’importantes différences de composition après l’arrestation de Jésus.

Chez Arnoul Gréban, Jean et Pierre restent ensemble après la fuite et la dispersion des apôtres. Jean fait entrer Pierre chez Marcelle, la chambrière d’Anne, le beau-père du grand-prêtres Caÿphe, chez qui Jésus est d’abord emmené. Jean n’intervient pas lors du reniement de Pierre (qui est répété deux fois). Enfin, ce n’est qu’après l’interrogatoire de Jésus chez Caÿphe, au début de la troisième journée, que Jean se rend auprès de Notre Dame pour lui annoncer l’arrestation de son fils.

La grande différence est que, chez Jean Michel, cette scène entre Jean et Notre Dame se situe aussitôt après la dispersion des apôtres et la fuite de Jean, et surtout qu’elle prend des proportions considérables par rapport à Arnoul Gréban. Ce n’est qu’après cette grande scène que Jean retourne à Jérusalem, y retrouve Pierre, le fait entrer chez la servante d’Anne (qui se nomme ici Hédroit), intervient en faveur de Pierre lors de son premier reniement (il y en aura trois chez Jean Michel). Au début de la quatrième journée, après le passage de Jésus devant Anne puis devant Caÿphe, Jean retourne auprès de Notre Dame. Nous traiterons donc de manière séparée les scènes où Jean est en présence de Pierre et celles où il est avec Notre Dame. 

3A) Arnoul Gréban (vv. 19299-19336 et 19409-19442)3

Après l’arrestation de Jésus et la fuite et dispersion des apôtres, Pierre et Jean se retrouvent seuls, ensemble. La scène se décompose en deux temps : a) dialogue entre Pierre et Jean ; b) arrivée de Pierre et de Jean chez Marcelle, la chambrière d’Anne, le beau-père de Caÿphe. Entre deux est présentée l’arrivée des bourreaux chez Marcelle.

a) C’est Jean qui prend ici l’initiative et ouvre le dialogue avec Pierre (vv. 19299-19300). Pierre exprime sa tristesse et s’interroge sur ce qu’il va advenir de Jésus. A quoi Jean répond qu’on l’emmène chez Anne (vv. 19307-19308). Pierre exprime le souhait d’entrer discrètement dans la cour du palais d’Anne. Jean répond que cela lui est possible (vv. 19315-19320 et 19323-19324) et qu’il n’a rien à craindre (vv. 19329-19332). Pierre conclut la scène en exprimant sa peur mais en risquant tout de même l’aventure.

Dans la situation dramatique où se trouvent les apôtres après l’arrestation de Jésus, seul Jean semble donc garder un certain sang-froid ; dans ce dialogue, c’est Jean qui domine la situation. Ce sera lui encore qui ira trouver et avertir Notre Dame après l’interrogatoire de Jésus chez Anne et chez Caÿphe.

b) Dans cette scène encore, les répliques de Jean sont purement orientées vers l’action. D’abord un bref dialogue de Jean avec Marcelle, pour qu’elle lui ouvre la porte (vv. 19409-19416). Puis Pierre se montre à Marcelle et la prie de le laisser entrer ; mais elle ne le connaît point. Jean intervient alors en sa faveur (vv. 19431-19436). Dans ces deux petites scènes, le discours de Jean est orienté vers l’action. Le rôle de Jean prédomine sur celui de Pierre. 

3B) Jean Michel (vv. 20583-20638 et 21231-21886)3

Cinq épisodes : a) lamentation des apôtres ; b) Jean et les soldats - * longue scène entre Jean et Notre Dame ; c) Pierre et Jean se retrouvent ; d) arrivée de Pierre et de Jean chez Anne ; e) entre le palais d’Anne et celui de Caÿphe.

a) Les apôtres, dispersés, se lamentent. Jean clôt la série (vv. 20583-20598). Curieusement, il n’est pas fait ici mention de Pierre.

Comparée aux lamentations des autres apôtres, celle de Jean s’en détache par quelques traits. Comme d’autres (Mathieu, Jacques le Mineur, Jacques le Majeur), mais avec plus de force qu’eux, Jean commence par se reprocher de n’être pas venu au secours de Jésus. Mais surtout, sa lamentation débouche sur l’action (« je le vueil suyvre de loing »). Enfin, la tirade de Jean rappelle sa position privilégiée par rapport à Jésus, en tant que parent, ami et initié aux plus hauts secrets. Position privilégiée qui ressort encore par le fait que la réplique de Jean clôt cette scène de lamentations et que Pierre en est absent.

b) Jean chemine, loin derrière Jésus emmené par la troupe des soldats. Ceux-ci le prennent pour un espion et veulent s’en saisir. Il leur abandonne son manteau et s’enfuit. Deux courtes répliques, orientées vers l’action (vv. 20629 et 20635-20638). Une scène destinée avant tout, semble-t-il, à accompagner le temps d’un déplacement.

c) Après être allé trouver Marie à Béthanie pour lui annoncer, dans une scène pathétique, l’arrestation de son fils, Jean retourne à Jérusalem et il rencontre Pierre qui se lamente. Sa réplique suit, mais avec davantage d’interrogations, le même mouvement que celle de Jean à la fin des lamentations des apôtres ; reproches adressés à soi-même et volonté de suivre de loin ce qu’il advient de Jésus. Survient alors la rencontre de Jean et il s’ensuit un dialogue entre les deux apôtres (vv. 21265-21297).

Jean Michel développe davantage qu’Arnoul Gréban les raisons pour lesquelles Jean est connu au palais d’Anne et chez Caÿphe, d’où un petit tableau évoquant la vie de pêcheur que menait Jean autrefois, auprès de son père Zébédée.

L’épisode se termine par une dernière réplique de Pierre. Le discours de Jean est ici orienté vers l’action.

d) Entrée de Jean et de Pierre dans la maison d’Anne. Un premier dialogue se tient entre Jean et la chambrière Hedroit (vv. 21373-21380). Puis vient un dialogue entre Pierre, resté dehors, et la chambrière. Jean intervient en faveur de Pierre (vv. 21393-21397). Le discours de Jean est complètement orienté vers l’action.

e) Durant le trajet entre la maison d’Anne et celle de Caÿphe, dialogue entre Pierre et Jean. D’abord, deux répliques de lamentations, de Pierre puis de Jean (vv. 21871-21874). Puis vient un groupe de trois répliques orientées vers l’action. Pierre propose à Jean de se retirer. Mais Jean préfère suivre Jésus (vv. 21877-21880). Pierre exprime encore ses craintes, mais consent à accompagner Jean.

Notons que trois de ces scènes (b, d, e) accompagnent un mouvement : 

b) Jésus est emmené chez Anne ; Jean suit de loin ;

d) Jean et Pierre entrent dans la maison d’Anne ;

e) Jésus est emmené chez Caÿphe ; Pierre et Jean suivent de loin. 

29. Jean et Notre Dame2

 Chez Arnoul Gréban, la scène est assez courte, après le double interrogatoire de Jésus chez Anne et chez Caÿphe. Chez Jean Michel, en revanche, nous avons une scène très longue et dramatique, sitôt après l’arrestation de Jésus, et une nouvelle scène, beaucoup plus courte, au début de la quatrième journée, après l’interrogatoire chez Caÿphe. 

3A) Arnoul Gréban (vv. 21139-21168)3

Jean vient à Notre Dame et lui annonce l’arrestation de Jésus (vv. 21139-21146). Jean accomplit son rôle de messager auprès de Notre Dame. Remarquons que chez Arnoul Gréban Jean n’explique pas pourquoi il lui faut accomplir cette mission, et qu’il appelle Notre Dame « maistresse ». Chez Jean Michel, Jean est présenté comme le neveu de Notre Dame qu’il appelle « mon ante » ou « mon ante et ma maistresse chere ». Chez Arnoul Gréban, cependant, Notre Dame appelle Jean « mon tres amé nepveu » (v. 21148).

Notre Dame s’exclame et demande à Jean si cela est bien vrai : Jean confirme la nouvelle et donne des détails (vv. 21149-21168). Un récit très sobre de la part de Jean, donnant tous les faits, sans lamentations. Notre Dame répond tout aussi sobrement en disant qu’elle ne peut trouver quelque réconfort que dans la prière. 

3B) Jean Michel (vv. 20665-21212 et 22938-22983)3

Il y a là deux scènes de rencontre entre Jean et Notre Dame, qui encadrent l’interrogatoire de Jésus chez Anne et chez Caÿphe. La seconde scène, beaucoup plus courte, présente, sous une forme ramassée, la même structure générale que la première : monologue de Jean, dialogue(s) entre Jean et Notre Dame (entrecoupés dans la première scène par des dialogues entre Marthe et Madeleine) ; lamentation de Notre Dame ; consolation de Gabriel. 1) Monologue de Jean (vv. 20665-20780) Ce morceau, très soigné dans son écriture et admirablement construit, s’intègre parfaitement aux remarques de M. Accarie sur le fait que Jean Michel écrit à la fois pour le théâtre et pour la lecture
[5]. Ici, le second aspect prédomine nettement, en particulier dans une suite de jeux de mots à la façon des jeux poétiques des Grands Rhétoriqueurs
[6].

Ce monologue est construit autour des inquiétudes et du désarroi de Jean après l’arrestation de Jésus, qui se traduisent par des variations autour du verbe « aller ». Le monologue s’ouvre sur une interrogation, précédée d’une exclamation marquant le désarroi de Jean : 

Las, ou iray-je maintenant ? (20665)

 Cette interrogation est reprise et précisée deux vers plus loin : 

Vers qui me pourray je retrayre (20667)

 Un second « Las » ouvre ensuite un long paragraphe de lamentations de Jean. Ce lamento est essentiellement construit sur tout un jeu d’oppositions entre « couvert/descouvert » et leurs variantes (« couvrir/descouvrir ; couverture/descouverture ; couvertement »), opposition elle-même annoncée par d’autres couples (« clos/enclos ; confort/desconfort »). Après ce véritable morceau de bravoure rhétorique qui s’achève par une évocation de la trahison de Judas, le monologue est relancé par le verbe « aller », cette fois au futur : 

Vers mon ante je m’en iray... (20688)

 Jean se propose donc d’aller annoncer à Notre Dame l’arrestation de son fils. Mais aussitôt surgissent de nouvelles alarmes : comment annoncer une telle nouvelle ? Jean Michel développe ce thème autour d’un balancement entre « je » et « elle » : 

Lequel pourra reconforter

l’autre sans soy desconforter ?

 Balancement relancé deux fois par la formule : « Pourray je », puis : « Pourra elle ».L’évocation de la « piteuse mere » amène une invocation au père : 

O Dieu vivant, pere parfaict... (20711)

 Cette invocation entraîne un nouveau déplacement des angoisses de Jean : 

Je ne sçay quant je lui diray,

duquel plus dolent seray

ou de la mere ou de l’enfant. (20726-20728)

 Dans ce passage, le désarroi de Jean est ponctué par la formule « je ne sçay » qui revient à quatre reprises. Ce balancement entre la mère et le fils est à son tour intégré dans le questionnement premier de Jean : où aller ? 

Doy je vers Jesus retourner... (20737)

 Puis, se rendant compte qu’il ne saurait être d’aucun secours pour Jésus, Jean va enfin prendre son parti d’aller rejoindre Notre Dame à Béthanie : 

Par quoy, vault mieulx prendre mon cours

vers sa doulce mere, mon ante... (20743-20744)

 Les inquiétudes ne sont pas pour autant apaisées : Jean compte sur Dieu pour avoir le courage d’accomplir sa démarche. Un cruel jeu de mots contribue, au passage, à marquer tout le tragique de la situation présente, à l’accroître par la comparaison avec un autre moment de l’histoire de Marie, celui-ci tout baigné de joie, l’Annonciation : 

Pas ne sera salut de l’ange

quant il dist a la Vierge « Ave » ;

ce sera le salut de ve, (vhe : malheur )

de doleur et toute amertume. (20757-20760)

 Encore une fois, Jean se renforce dans sa décision en songeant au courage de Notre Dame elle-même et à l’aide de Dieu. Une nouvelle fois, le verbe « aller », maintenant au présent de l’indicatif, marque l’affermissement de Jean dans sa résolution : 

Si voys vers elle gemissant... (20769)

Une dernière idée abat ses ultimes résistances : il a promis la veille à Notre Dame d’aller lui rapporter des nouvelles de son fils.

Ce monologue, commencé dans le désarroi et l’inquiétude, peut alors s’achever sur l’affirmation d’une volonté : 

Par quoy, je vueil sans sejourner,

devers la Vierge retourner... (20778-20779)

 Ce monologue, qui dépeint les tourments intérieurs de Jean, le montrant d’abord dans le plus grand désarroi puis reprenant peu à peu confiance et aboutissant à une acceptation volontaire de son devoir nous semble être comme un écho des tourments de Jésus au Mont des Oliviers, juste avant d’affronter sa Passion. Ainsi, comme l’a montré Stéphane Gomperz
[7], de même que Notre Dame « compatit » à la Passion de Jésus, Jean y a, lui aussi, sa part. 2) Jean et Notre Dame La scène se découpe ainsi : a) dialogue entre les saintes femmes ; b) premier dialogue Jean/Notre Dame ; c) commentaires de Marthe et de Madeleine ; d) second dialogue Jean/Notre Dame ; e) épisode du manteau ; f) lamentations de Notre Dame ; g) Jean propose de retourner aux nouvelles ; h) consolation de Gabriel.

a) Le dialogue entre Marthe et Madeleine, que conclut une réplique de Notre Dame, répond à deux objectifs : accompagner le cheminement de Jean (fonction dramaturgique) ; mais aussi indiquer l’état d’esprit des saintes femmes avant l’annonce de la catastrophe, créer un climat d’inquiétude autour de Notre Dame avant même l’arrivée de Jean.

b) Marthe et Madeleine viennent d’annoncer l’arrivée de Jean. Marie redoute de mauvaises nouvelles. Jean la salue (vv. 20819-20822). Aussitôt, Notre Dame s’enquiert de son fils. Jean se lamente (vv. 20829-20836) : un mouvement typique de retardement de l’action pour en accentuer l’intensité dramatique. Mais Notre Dame insiste, avec un appel à la raison, et Jean annonce alors la tragique nouvelle (vv. 20849-20872) - la rubrique précise « en criant ». Dès ce cri : « Mon maistre est pris (...) vostre filz (...) », Jean a dit l’essentiel. Marie s’évanouit en prononçant une invocation au « pere puissant, eternel ».

c) Après ce premier échange entre Jean et Notre Dame s’inscrivent des séries de répliques de Marthe et de Madeleine : un premier groupe pour commenter la douleur de Marie ; un second pour la consoler par l’espérance des biens futurs. On voit que les deux femmes, tout occupées à consoler Marie, n’ont pas encore le recul nécessaire pour se lamenter sur le sort de Jésus lui-même.

d) Notre Dame se relève et Jean reprend la parole (vv. 20897-20902). Jean adresse d’abord des paroles de consolation à Notre Dame avant d’entrer dans les détails de l’arrestation. Relevons une référence à la volonté de Dieu et aux divins mystères. Notre Dame demande à Jean de ne rien lui cacher, et la fin de sa réplique reprend le jeu de mots sur « confort/reconfort/desconfort » que nous avons rencontré dans le monologue de Jean.

Vient alors une long récit de Jean (vv. 20929-21024). Ce récit part de la veille, c’est-à-dire au moment où Jésus et ses disciples ont quitté Béthanie pour Jérusalem. Jean évoque d’abord la Cène, avec une digression sur la signification théologique de l’eucharistie. Puis il reprend le fil du récit : l’annonce de la trahison de Judas, la prière de Jésus au « jardin d’Olivet », l’arrivée et le baiser de Judas, l’arrestation de Jésus par les Juifs, la fuite des apôtres. Jean termine en racontant sa mésaventure quand il a voulu suivre Jésus de loin et la perte de son manteau.

e) D’où une courte scène, qui embraie directement sur le récit de Jean, avant toute réaction de Notre Dame. Madeleine et Marthe revêtent Jean d’un nouveau manteau (la rubrique précise : « une belle robe blanche de damas »). Marthe indique à Jean qu’elle le lui donne en l’honneur de Jésus. Cet épisode marque comme une nouvelle élévation en dignité de Jean, désignée par la couleur blanche, qui le rapproche de Jésus et de Notre Dame et prépare ainsi la scène de la Crucifixion où Jésus confie Jean et Notre Dame l’un à l’autre.

f) Lamentations de Notre Dame.

g) Notre Dame envisage de se rendre à Jérusalem pour y assister son fils. Jean (vv. 21179-21183), Marthe et Madeleine s’efforcent de l’en dissuader. Jean propose d’aller lui-même aux nouvelles (vv. 21191-21200). Notre Dame accepte et Jean la salue (vv. 21209-21212).

h) Consolation de l’archange Gabriel à Notre Dame. 3) Seconde scène entre Jean et Notre Dame - Monologue de Jean (vv. 22938-22947) Comme le précédent, ce monologue s’ouvre sur les inquiétudes de Jean (« Je ne sçay... »). Mais le devoir ici s’impose très vite. Jean retourne vers Notre Dame à Béthanie (vv. 22948-22959).

Les trois premiers vers rappellent la première tirade de Jean lors de sa première rencontre avec Notre Dame. Le reste de sa réplique tourne autour de formules tirées du verbe « battre » (batant ; bas tant ; tout batant ; bastant).

Comme dans la première scène, Notre Dame réagit à ces nouvelles en s’adressant à Dieu. Jean la console (vv. 22966-22967). Il prépare en même temps Notre Dame à l’idée de la mort de son fils (vv. 22970-22983).

Le récit de Jean complète le précédent et reprend les événements de la nuit et du matin. La scène s’achève avec des lamentations de Notre Dame et une consolation de Gabriel. On voit donc clairement que la structure de la première scène est ici reprise d’une manière concentrée.

Conclusion. Ces deux rencontres de Jean et de Notre Dame encadrent toute la première partie de la Passion du Christ. Elles constituent donc comme une préfiguration du tableau de la Crucifixion. Ces deux scènes indiquent bien l’importance du rôle de saint Jean, nettement plus amplifié chez Jean Michel que chez Arnoul Gréban. Mais, mis à part les monologues de Jean, qui traduisent ses angoisses, ses répliques sont essentiellement orientées soit vers l’action, soit vers le récit des événements. 

210. Jean confié à Marie2

 La situation et la scène sont semblables, à quelques détails près, chez Arnoul Gréban et chez Jean Michel (nous renvoyons donc au texte d’Arnoul Gréban). L’épisode relate la troisième des sept dernières paroles du Christ sur la Croix (« Mulier, ecce filius tuus »), réplique de Jean (vv. 25365-26414), puis de Notre Dame ; brève conclusion de Madeleine.

La réponse de Jean est d’abord d’acceptation : « Vous me faictes moult grant honneur (...) Voulentiers l’accompagneray ». Ce premier mouvement est suivi d’un mot d’étonnement douloureux devant le sort qui frappe Jésus et devant le choix de Jean pour consoler Notre Dame. Enfin, Jean s’adresse avec humilité à Notre Dame : « O haulte dame de vallour... ». 

211. Jean et Pierre au tombeau (vv. 29281-29316)2

 Les trois scènes suivantes ne sont traitées que par Arnoul Gréban (quatrième journée).

Madeleine vient d’annoncer aux apôtres que le corps de Jésus n’est plus dans le tombeau. Jean et Pierre se rendent sur les lieux. Jean arrive le premier (vv. 29281-29286) - il regarde à l’intérieur, mais n’entre pas dans le tombeau. Pierre arrive à son tour, demande à Jean si le tombeau est ouvert et s’il trouve quelque chose. Puis il décide d’entrer. Jean entre à la suite de Pierre et propose d’aller informer les apôtres (vv. 29303-29306). Pierre acquiesce, mais décide de demeurer sur place. Jean : 

Faictes en a vostre vouloir,
car au vostre me suis submis. (29315-29316)

 Ces deux derniers vers, et le comportement de Jean dans cette scène, semblent indiquer que, Jésus absent, Pierre va occuper la première place. 

212. L’Ascension (vv. 32939-32958)2

 Après avoir annoncé aux apôtres la venue prochaine de l’Esprit-Saint, Jésus rappelle à Jean, dans des termes très affectueux (’mon tres singulier amy, mon cher disciples et vray servant’) qu’il lui a confié la garde de sa mère. Jean remercie Jésus (vv. 32955-32958). Puis Jésus prend congé des apôtres et des disciples réunis, ainsi que de Notre Dame.Jean est donc présenté, dans cette dernière scène de Jésus sur terre, dans sa proximité avec Jésus et Notre Dame. 

213. Élection de Mathias (vv. 33345-33622)2

 Entre l’Ascension et la Pentecôte, Pierre fait aux apôtres réunis un long récit sur la mort de Judas et conclut en déclarant qu’il faut élire quelqu’un pour le remplacer parmi les Douze. Jean intervient aussitôt pour approuver Pierre (vv. 33413-33424). Il s’ensuit parmi les apôtres et les disciples une discussion sur la procédure de l’élection. Jean intervient à nouveau pour faire avancer les choses, en s’adressant à Pierre (vv. 33521-33536). Une fois le papier tiré, c’est encore Jean qui annonce le nom de l’élu (v. 33559).

Dans cette scène, Jean intervient donc comme le second de Pierre, menant l’action tandis que les autres apôtres la commentent. 

2Quelques conclusions2

 Nous l’avons déjà indiqué dans notre introduction : Jean n’est pas l’un des personnages auxquels sont dévolues les premières places dans le mystère ; sa présence, pour être constante depuis l’évocation des apôtres jusqu’à l’élection de Mathias, entre l’Ascension et la Pentecôte, n’en demeure pas moins discrète. Pourtant, ce personnage de second rôle dans le conflit gigantesque qui, du Procès de Paradis à la Descente du Saint-Esprit, agite forces du bien et forces du mal, n’est pas traité sans nuances par nos deux auteurs, en particulier par Jean Michel.La figure de Jean se détache assez nettement sur le fond que constitue le groupe des apôtres ; en outre, elle apparaît en relation marquée avec celle de Pierre : une relation qui n’est véritablement ni d’opposition ni de symétrie, mais qui tient un peu des deux. Sur le tableau de famille que représenterait le groupe des Douze, Pierre et Jean devraient apparaître un peu en avant, avec un relief particulier. Le poids relatif du rôle de Jean par rapport à celui des apôtres s’exprime par le grand nombre de séquences qu’il ouvre ou qu’il clôt - privilège, si l’on peut dire, qu’il partage avec Pierre. La différence de traitement des deux personnages tiendrait peut-être à leur rapport spécifique à Jésus : établi sur la foi et plus institutionnel chez Pierre, relevant de la grâce et orienté vers les mystères divins chez Jean. Éclairante nous apparaît alors l’évolution des rapports entre les deux personnages pendant la vie de Jésus et après sa mort. Durant la vie publique de Jésus, Pierre et Jean sont présents ensemble lors de plusieurs épisodes, parfois accompagnés de Jacques (lequel se détache du groupe des apôtres plus par sa présence aux côtés de Pierre et de Jean que par ses propres répliques) ; chez Arnoul Gréban, aucun des deux ne semble être mis en valeur plus que l’autre, Jean se distingue de Pierre surtout en ce qu’il évoque plus volontiers son affection personnelle à l’égard de la personne de Jésus ; chez Jean Michel, en revanche, le rôle de Jean semble bien se distinguer en cela qu’il est souvent celui qui tire la leçon théologique d’un épisode, d’un événement.

Mais nous entrons déjà ici dans la différence de traitement du personnage de Jean chez Arnoul Gréban et chez Jean Michel. Le second lui accorde, semble-t-il, une position privilégiée par rapport à son illustre prédécesseur : chez Jean Michel, en effet, Jean est présenté comme l’époux des Noces de Cana, jouissant dès le début d’une relation privilégiée à Jésus avec qui sont soulignés des liens de parenté et d’affection ; c’est à Jean que sont révélés les mystères les plus profonds de la déité (avant tout, le mystère de la Trinité) et c’est à lui qu’est dévolue, à plusieurs reprises, la fonction de conclure un épisode en en tirant la leçon théologique ; c’est Jean enfin qui entretient seul parmi les apôtres, des rapports étroits avec Notre Dame et qui lui annonce, dans un grand dialogue, l’arrestation de son fils.

Si l’on examine la situation de discours, autrement dit les personnages avec lesquels Jean est mis en relation, nous sommes tenté de retenir trois groupes essentiels, qui chacun mettent en liaison trois personnages : Jésus-Jean-Notre Dame ; Jésus-Jean-Pierre ; Pierre-Jean-Jacques. Le rôle de Jean se joue pour l’essentiel dans ces trois relations ternaires, hormis les cas où il est mis en parallèle avec Pierre. Dans la première relation (Jésus-Pierre-Jean), il s’agit de missions (quête de l’ânesse, etc.) qui ne donnent guère matière à développement ; dans la seconde relation (Pierre-Jean-Jacques), les trois apôtres sont présentés comme des témoins choisis d’une expérience exceptionnelle (par exemple, la Transfiguration) sans que le rôle de Jean ressorte de manière exceptionnelle. C’est surtout dans la troisième relation (Jésus-Jean-Notre Dame) qu’apparaît l’identité propre de Jean, à la fois dans un rapport de parenté et dans une relation d’affection personnelle avec Jésus et Marie ainsi que dans la révélation singulière des mystères divins. Il ne nous semble pas dénué d’intérêt de relever en outre le fait que Jean ne se trouve pratiquement jamais en relation directe avec deux des principaux protagonistes du mystère : Judas et Madeleine. Le personnage de Jean apparaît ainsi comme tourné uniquement vers le pôle lumineux du mystère ; s’il y avait à faire une distinction entre les sphères auxquelles il se rattache, elle passerait peut-être par l’opposition ’visibilia ’ (cf. les nombreuses répliques orientées simplement vers l’action en cours) et ’invisibilia ’ (les références aux mystères divins.

Peut-on parler d’une progression, d’une évolution du personnage de Jean tout au long du mystère ? Ici encore, il nous faudra distinguer entre l’œuvre d’Arnoul Gréban et celle de Jean Michel. Chez le premier, Jean occupe un rôle assez effacé durant la vie publique de Jésus : dans aucun des épisodes auxquels il participe aux côtés de Pierre et de Jacques (Transfiguration, quête du logis pour la Cène, jardin des Oliviers) il ne se démarque de manière sensible de ses deux compagnons ; durant cette phase du mystère, seule la révélation que lui fait Jésus lors de la Cène du nom du traître le distingue vraiment de tous les autres apôtres. Durant la Passion, son rôle est un peu plus marqué ; au regard de l’attitude de Pierre après l’arrestation de Jésus, celle de Jean apparaît quelque peu plus ferme ; son dialogue avec Notre Dame est des plus sobres, de même que la scène où Jésus le confie à Marie et le rappel de ce geste au moment de l’Ascension. Ce que Gréban met le plus en valeur dans le rôle de Jean, c’est son attachement à la personne de Jésus. Enfin, en l’absence de Jésus, Jean est présenté en quelque sorte comme le second de Pierre, que ce soit au tombeau ou lors de l’élection de Mathias. Au total, Arnoul Gréban présente le personnage d’abord au travers de ses actions ; la parole vient le plus souvent ponctuer cette action, la redoubler : elle ne vise guère à éclairer le personnage de l’intérieur. En ce qui concerne Jean Michel, M. Accarie a bien mis en valeur la double conversion de Jean (lors de l’évocation des apôtres puis lors des Noces de Cana) et son rejet de la mondanité. Dès l’épisode de la Transfiguration, Jean se présente dans sa fonction typique de celui qui tire la leçon des événements ; mais c’est surtout lors de la Cène, au moment où li sont révélés les plus profonds mystères de la divinité durant son sommeil sur le giron de Jésus, que se manifeste sa vocation particulière. Durant la Passion du Christ, Jean est présenté surtout aux côtés de Notre Dame ; les deux grands dialogues avec Notre Dame font participer en quelque sorte, par le récit, les deux personnages aux souffrances de Jésus chez Anne et chez Caÿphe. Surtout, Jean Michel ajoute un long monologue qui contribue à exposer les angoisses et les incertitudes de Jean. On ne peut cependant guère parler d’évolution du personnage, du moins après sa conversion chez Jean Michel, mais plutôt d’un approfondissement, ou d’une confirmation, de sa fonction d’élucidateur des mystères.

Nous avons évoqué plus haut l’orientation du texte vers l’action en cours ; c’est très souvent le cas chez Arnoul Gréban , un peu moins chez Jean Michel. Cela pose le délicat problème de cerner la place exacte du texte dans les Mystères, question à laquelle nous ne saurions apporter ici de réponse satisfaisante. Remarquons simplement, en ce qui concerne Jean, que son rôle parlé semble s’amplifier au fil des œuvres pour atteindre, chez Jean Michel, à un poids non négligeable lors de son monologue et de l’épisode avec Notre Dame. 


[1]Le Mystère de la Passion d’Arnoul Gréban, éd. par O. Jodogne, Bruxelles, Palais des Académies, 1965 (t. 1 et 1984 (t. 2).
Michel Jean, Le Mystère de la Passion (Angers 1486), éd. par O. Jodogne, Gembloux, Éd J. Duculot, 1959.
[2]Accarie Maurice, Étude sur le sens moral de la Passion de Jean Michel, Droz, Genève, 1979. Cf. pp. 295, 301-2, 308 où est bien mis en évidence à ce propos le thème de la double conversion chez Jean Michel.
[3]Jodogne O., « La structure des Mystères français », Revue Belge de Philologie et d’Histoire, t. 42, 1964, pp. 827-842.
[4]Accarie, op. cit., p. 422.
[5]Accarie Maurice, « Jean Michel homme de théâtre : la suppression du prologue dans la Passion de 1486 », Le Moyen Age, 1974, pp. 319-338.
[6]Jeux rhétoriques sur le mot « confort » que l’on trouve déjà chez Eustache Mercadet, dans la tirade de Jean au pied de la Croix, mais moins développés que chez Jean Michel (Le Mystère de la Passion d’Arras, éd. par J. Richard, 1893, réimpr. par Slatkine, 1976, vv. 17065-17074).
[7]Gomperz Stéphane, « La Justice et l’Écriture : transcendance et soumission dans le Mystère de la Passion d’Arnoul Gréban », La Licorne, Poitiers, 1, 1976, pp. 73-93.