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L’évolution des thèmes métaphysiques chez Dostoïevski

Gymnase de Neuchâtel - Travail de concours (1966)

mardi 11 novembre 2008, par Charles RIDOUX

Note : Cette étude a été rédigée à la fin de mes études secondaires au Gymnase de Neuchâtel (Suisse), comme travail de concours. Malgré certaines naïvetés de jeunesse et une bibliographie assez réduite, ce texte exprime toujours, pour l’essentiel, ma lecture de Dostoïevski. Cet auteur m’a accompagné, ainsi que Tolstoï, durant toute mon adolescence. Ayant obtenu du canton de Neuchâtel une bourse pour un séjour en Russie, de février à mai 1971, j’y ai découvert le grand livre de Mikhaïl Bakhtine, La Poétique de Dostoïevski, qui est venu enrichir ma lecture de Dostoïevski, mais sans changer grand-chose au thème ici traité, celui de l’évolution des thèmes métaphysiques. J’ai, durant mon séjour à Moscou, cherché à rencontrer Mikhaïl Bakhtine, mais je me suis heurté au ferme refus d’une infirmière en chef qui surveillait l’entrée du lieu où il résidait alors.  

2I. Au Bagne2

 Dans la vie mouvementée qui fut celle de Dostoïevski on peut considérer la période du bagne à la fois comme une coupure et une charnière ; ces quatre années eurent une importance capitale dans sa vie : elles dénouèrent presque tous les liens qui rattachaient le jeune écrivain à la société et contribuèrent dans une grande mesure à façonner sa nouvelle personnalité, à lui faire prendre conscience de nouveaux problèmes. Avant le bagne, ce fut l’enfance turbulente, sous l’œil sévère d’un père tyrannique, l’enivrement causé par la découverte de la littérature, l’attrait du romantisme ; puis, après l’éclatante réussite des Pauvres Gens , une descente rapide dans un malaise moral, l’échec de ses œuvres littéraires ; enfin, la connaissance des Pétrachevski et - en 1849- l’arrestation. C’est seulement douze ans après la sortie du bagne, en 1866, que paraît le premier des romans-tragédies, Crime et Châtiment. Entre-temps, il livre Humiliés et Offensés, dans la même manière qu’avant le bagne, Souvenirs de la Maison des Morts qui relate la vie au bagne, et en 1864 Dans mon Souterrain, que l’on peut tenir pour la première œuvre nouvelle, le fondement de la plupart de ses grands thèmes futurs.

Voyons de plus près ce que fut la signification du bagne. Dostoïevski nous déclare : « Au bagne, je n’ai pas perdu mon temps… » On peut dire qu’en premier lieu, il tient le rôle d’une descente aux enfers de la connaissance de soi-même : 

Il me souvient aussi que, pendant tout ce temps, malgré les centaines de camarades qui m’entouraient, je vivais dans une étrange solitude et que cette solitude, je la chérissais. Seul avec mon âme, je considérais ma vie antérieure, je l’analysais jusque dans ses ultimes détails, je me jugeais sévèrement, sans pitié. A certains moments, je bénissais le sort que m’avait octroyé cette solitude sans laquelle je n’aurais pu me juger ainsi ni faire ce grave retour sur mon passé

. Bien qu’il connût déjà la souffrance, par expérience personnelle et par une sensibilité très développée, le bagne fut un rude apprentissage, tant sur le plan moral que physique.

Il écrit à Mme von Vizine : 

Voilà bientôt cinq ans que je suis sous surveillance dans une foule d’hommes et je n’ai pas été une heure seul. Être seul, c’est un besoin naturel, comme de boire et de manger sinon dans ce communisme forcé on peut se mettre à haïr les hommes.

 Et il avoue à son frère André : 

Ces quatre années, je les considère comme un temps où j’ai été enterré vif et enfermé dans la tombe. Combien ce temps fut effroyable, je n’ai pas de force à te le raconter, mon ami ! C’était une souffrance inexprimable, infinie, parce que chaque heure, chaque minute, pesait comme une pierre sur mon âme.

 Au cours des longues années passées à méditer et à réfléchir, Dostoïevski fait le compte de son passé et le rejette. Il écrit à Totleben, au sortir du bagne : 

Je sais que je fus condamné pour des rêveries, des théories. Les idées, les convictions même changent, l’être se modifie tout entier ; et voici maintenant qu’il me faut souffrir pour ce qui déjà n’est plus, pour ce qui en moi a pris un cours opposé – souffrir pour des erreurs anciennes dont je vois bien moi-même le peu de fondement

. Mais le bagne n’est pas seulement un élément négatif. Au cours de sa vie commune avec les forçats, il fait une de ses grandes découvertes, il apprend à connaître le peuple russe : 

Bref je n’ai pas perdu mon temps. J’ai appris à connaître sinon la Russie, du moins son peuple, à le connaître bien, comme peu le connaissent peut-être. Même au bagne, parmi les bandits, j’ai fini en quatre ans par découvrir des hommes. Le croiras-tu ? Il y a des natures profondes, fortes, merveilleuses, et comme c’était bon de découvrir de l’or sous la rude écorce

. Il ne faudrait pas croire pour autant que Dostoïevski se méprît sur les sentiments du peuple à l’égard de la noblesse, des seigneurs ; il se rend bien compte de leur haine : 

C’est à Tobolsk encore que j’avais fait connaissance avec les gens du bagne, et maintenant, à Omsk, je me disposais à passer quatre ans parmi eux. Ce sont des gens grossiers, exaspérés et durcis. La haine des nobles dépasse chez eux toutes les limites et ils nous ont reçu, nous autres gentilshommes, avec hostilité et la joie méchante de nous voir dans le malheur. Ils nous auraient mangé si on l’avait permis. 

 Des raisons religieuses expliquent la cause d’une telle haine ; une scène de Crime et Châtiment, lorsque Raskolnikov est au bagne, nous le montre clairement : 

La seconde semaine du grand carême, le tour vint à Raskolnikov de faire ses dévotions avec ses compagnons de caserne. Il allait à l’église et priait avec les autres. Pour une raison quelconque, il ne savait pas laquelle, une dispute eut lieu un jour, tous se jetèrent sur lui en criant furieusement : « Tu es un mécréant, tu ne crois pas en Dieu ! Il faut le tuer ». Il ne leur avait jamais parlé ni de Dieu ni de la religion et ils voulaient le tuer comme mécréant.

 Dans ce peuple étrange, aux multiples aspects déconcertants, Dostoïevski fait la rencontre d’êtres extraordinaires, presque fabuleux ; dans ses romans, il appellera ces gens des personnalités fortes. Voici ce qu’il dit dans Souvenirs de la Maison des Morts du forçat Gazine : « Je croyais avoir sous les yeux une araignée énorme, gigantesque, de la taille d’un homme ». Et du fameux bandit Orlov : 

Orlov était une éclatante victoire de l’esprit sur la chair. Cet homme se commandait parfaitement : il n’avait que du mépris pour les punitions, et ne craignait rien au monde. Ce qui dominait en lui, c’était une énergie sans bornes, une activité et une volonté inébranlables quand il s’agissait d’atteindre un but. Je fus étonné de son air hautain, il regardait tout du haut de sa grandeur, non pas qu’il prît la peine de poser ; cet orgueil était inné en lui. Je ne pense pas que personne ait jamais eu quelque influence sur lui

. La découverte la plus importante pour l’avenir que Dostoïevski fit au bagne est certainement la prise de conscience des problèmes métaphysiques. En témoigne la lettre capitale qu’il envoie à Mme von Vizine juste quelques jours après sa sortie du bagne, dont je donne ici le passage central où il traite du problème de la foi et adresse un véritable hymne au Christ : 

J’ai entendu beaucoup de personnes dire que vous êtes croyante, Nathalie Dmitrievna… Ce n’est pas parce que vous êtes croyante, mais parce que moi-même j’ai vécu et éprouvé cela que je vous dirai qu’en de telles minutes on a soif de la foi comme « l’herbe desséchée » et qu’on la trouve en somme parce que la vérité devient évidente dans le malheur ; je vous dirai de moi-même que je suis un enfant du siècle, l’enfant de l’incroyance et du doute, je le suis à ce jour et (je sais cela) jusqu’à la pierre tombale. Que d’atroces tortures m’a coûtées et me coûte encore maintenant cette soif de croire qui est d’autant plus forte en mon âme qu’il y a en moi plus d’arguments contraires. Et pourtant, Dieu m’envoie parfois des instants où je suis tout à fait paisible : à ces instants-là, j’aime et je me sens aimé par les autres et c’est à ces instants-là que j’ai formé en moi un Credo où tout est clair et sacré pour moi. Ce credo est très simple, le voici : croire qu’il n’est rien de plus beau, de plus profond, de plus sympathique, de plus raisonnable, de plus viril et de plus parfait que le Christ ; et je me dis avec un amour jaloux non seulement qu’il n’y a rien mais qu’il ne peut rien y avoir. Plus encore, si quelqu’un me prouvait que le Christ est en dehors de la vérité, et qu’il serait réel que la vérité fût en dehors du Christ, j’aimerais mieux alors rester avec le Christ qu’avec la vérité

. Cette lettre nous montre on ne peut plus clairement l’idéal que Dostoïevski ne cessera d’élever dans toute son œuvre. A partir du bagne, le grand problème, la question religieuse, entre dans la vie de Dostoïevski. Avant, aucun de ses romans ne traitait des problèmes métaphysiques ; avec l’épreuve du bagne s’effectue le passage de la révolte sociale et politique à la révolte métaphysique.

Cependant, comme nous l’avons vu, Dostoïevski ne nous livre pas tout de suite son expérience du bagne. Il en sort en 1854 et il faut attendre dix ans avant que paraisse, Dans mon Souterrain, la première œuvre vraiment nouvelle. Entre-temps, il a fait la connaissance de Pauline Souslova, certainement le plus grand amour de sa vie. Cette Pauline Souslova est la fille d’un ancien serf, type de femme fatale ; elle prend un grand intérêt aux questions sociales et notamment à la question féministe. Sa liaison avec Dostoïevski date de 1861 ; deux ans plus tard, elle part pour l’Europe, où Dostoïevski la rejoint et la trouve avec l’Espagnol Salvador. Plus tard, elle épousera un nommé Rozanov. Pauline Souslova représente l’archétype des femmes orgueilleuses, fières et révoltées, telles que Nastassia Philippovna dans l’Idiot, Lise dans les Démons et la Catherine Ivanovna des Frères Karamazov. Dans cet amour étrange et agité règne un certain côté mystérieux ; Pauline écrit au sujet de Dostoïevski : « C’est lui le premier qui a tué en moi la foi ». Quel qu’ait été le rôle de Dostoïevski dans cette passion, cet amour lui fournit l’occasion de se connaître profondément, dans ses instincts d’offenseur, d’attenteur. Toute son œuvre en sera marquée profondément. Il comprend alors tout le sens de la volupté à faire souffrir autrui et à jouir même de la souffrance qu’il en ressent par contrecoup.

Après la rencontre avec Pauline, Dostoïevski se met pour de bon au travail ; il a une compréhension en profondeur des questions brûlantes entrevues au bagne, et il se sent capable de les traiter dans ses cinq grands romans-tragédies : Crime et Châtiment, L’Idiot, Les Démons, l‘Adolescent, les Frères Karamazov.

Avant de passer à son analyse plus détaillée de ces grands thèmes, voyons tout d’abord les caractères généraux de l’œuvre de Dostoïevski.

Au centre de tout, il y a l’homme et le besoin insatiable de le connaître, d’analyser les profondeurs de son esprit et de son âme, de pénétrer les mobiles qui le font agir. Dans sa jeunesse, il écrit cette phrase à son frère Michel : « L’homme est un mystère. Il faut le percer. Si tu emploies toute ta vie à cela, ne dis pas que tu as perdu ton temps. Je me préoccupe de ce problème, car je veux être un homme ». Pour connaître bien la vie humaine, il importe tout d’abord de s’en référer à son expérience personnelle. Motchoulski déclare avec raison à ce sujet : « Tous les romans de Dostoïevski sont, au sens profond du mot, autobiographiques. » En effet, la philosophie de Dostoïevski n’est pas un produit du raisonnement, une quintessence de méditation en chambre, mais le produit de la souffrance sur un homme à la sensibilité aiguë, le résultat d’une expérience vécue.

Remarquons que Dostoïevski ne se contente pas d’être un écrivain ; son activité de journaliste tient une grande place dans sa vie, il montre un intérêt immense pour les faits divers, caractéristiques du peuple russe et de son époque. De même, dans ses voyages, son intérêt se porte essentiellement aux hommes, très peu aux monuments et aux œuvres d’art, presque pas du tout aux paysages. De quelques faits qu’il a pu observer, il tire les caractères essentiels d’un peuple. Ainsi dans ses critiques sur Paris (lettre à Strakhov du 26 juin 1862) : 

Peut-être rirez-vous de me voir porter de tels jugements n’ayant passé que dix jours à Paris. D’accord : mais premièrement ce que j’ai vu en ces dix jours confirme pour l’instant mon idée ; secondement il suffit d’une demi-heure pour observer et comprendre certains faits, significatifs de l’état des esprits. Il suffit que ces faits soient possibles, qu’ils existent

. Il faut noter aussi la prédominance de l’intérieur sur l’extérieur, du spirituel sur le matériel. Motchoulski déclare d’une belle manière : « Il a consacré toute son énergie créatrice à lutter pour la nature spirituelle de l’homme, à défendre sa dignité, sa personnalité et sa liberté ».

Une des caractéristiques de Dostoïevski, c’est qu’il humanise ses héros. Gogol, un de ses maîtres, utilise un manteau, ce fameux manteau dont Dostoïevski a dit : « Nous sommes tous nés du Manteau de Gogol ». Mais lui, dans les Pauvres Gens, il remplace le manteau par un être humain, le brave Makar Diévouchkine, aimant et souffrant. Dans cette voie, Dostoïevski suit davantage Pouchkine que Gogol. Chez Gogol, nous avons affaire à des âmes mortes, tandis que Pouchkine excelle à peindre des personnages vivants, naturels. De faits de ce genre, on peut déduire l’importance du problème de la personnalité, de la liberté de l’homme, condition première de sa dignité.

Non seulement Dostoïevski humanise ses personnages, mais aussi l’espace devient significatif. Les paysages représentent des états d’âme, par exemple la maison de Rogojine, ou le sombre parc de Skvorechniki. L’ambiance du roman est en étroite liaison avec les personnages, leur caractère moral. Raskolnikov, par exemple, vit dans sa chambre comme dans un cercueil ; l’usurière passe son temps dans uns chambre propre, semblable à une toile d’araignée tissée avec soin ; quant à Sonia, on la trouve dans un hangar, livrée à tous les vents. De même, Dostoïevski réussit très bien à évoquer Pétersbourg, la nuit, lorsque les rêveurs timides se promènent.

Même le temps est humanisé, et l’on a affaire à la durée réelle de Bergson lorsqu’il nous fait passer plusieurs heures dans un sommeil profond avec son héros en quelques pages, alors qu’il consacre toute une partie de son roman à décrire les faits qui se pressent en une seule journée. De plus, il fait monter la tension jusqu’au moment où elle éclate dans de brefs instants pour s’apaiser ensuite en une cascade de conséquences, comme, en musique, un crescendo suivi de vagues toujours plus larges jusqu’à l’accord final.

Cet homme qui apparaît au centre de l’œuvre est la proie d’une tragédie, une tragédie religieuse. Dmitri Karamazov déclare : « Le diable lutte avec Dieu et le champ de bataille est le cœur des hommes ». La Lutte du Bien et du Mal se déroule sous nos yeux : Dieu joue l’homme avec Satan, il lui livre Job, il abandonne son serviteur Faust aux tentations. Dans plusieurs romans, on distingue un bon ange et un mauvais ange : Raskolnikov entre Sonia et Svidrigaïlov, Dmitri entre Aliocha et Ivan, Ivan même entre la force de vie des Karamazov et la puissance de la raison négatrice de son démon. Le grand problème de Dostoïevski, c’est celui des relations de l’homme avec Dieu, de la créature avec son créateur, Dostoïevski nous avoue, par l’entremise de Kirilov : « Dieu m’a tourmenté toute ma vie »

La pensée de Dostoïevski s’exprime par une vision apocalyptique du monde ; Dominique Arban écrit : « La pensée historique de Dostoïevski est une mystique ». Aux événements de l’histoire contemporaine, il donne une explication métaphysique ; si la vérité historique s’en trouve peut-être parfois faussée, elle n’en prend pas moins un intérêt accru pour le lecteur. Voici ce que pense Dostoïevski après la Commune de Paris : « En Occident, on a perdu le Christ (par la faute du catholicisme) et c’est pourquoi l’Occident est en décadence, uniquement pour cela. L’idéal a été modifié et comme cela est clair ! » Semblable aux prophètes de l’Ancien Testament, il prédit au monde de terribles catastrophes dont l’histoire du vingtième siècle a justifié au moins les côtés sanglants : « Le monde ne sera sauvé qu’après qu’il aura été visité par l’esprit du mal… Et l’esprit du mal est proche : nos enfants peut-être, le verront ». Dans l’Idiot, on assiste à une interprétation de l’Apocalypse par le bouffon Lebedev. Et souvent des images de fin du monde interviennent, comme, par exemple dans la description plaisante de Chigalev, l’inventeur du système de l’égalité absolue, dans les Démons : 

De ma vie, je n’ai jamais vu sur un visage humain tant de morosité, de maussaderie. On eût dit qu’il attendait la fin du monde, et cela non pas pour un jour, selon des prophéties qui pourraient aussi bien ne jamais se réaliser, mais de façon tout à fait précise, disons pour après-demain à dix heures

. Ces visions d’Apocalypse se fondent d’ailleurs sur la réalité courante, comme le fait bien voir Motchoulski : « Les romans de Dostoïevski sont fantastiques parce que la Russie, la réalité est fantastique ». Ce jeu du fantastique et du réel, on en trouve une bonne illustration dans la vision sur la Néva : 

Je me mis à regarder de plus près et j’aperçus tout à coup d’étranges visages. C’étaient tous des figures bizarres, tout à fait prosaïques, point du tout des Don Carlos ou des Posa, mais de véritables conseillers titulaires et, en même temps, des sortes de conseillers titulaires fantastiques. Je voyais quelqu’un qui me faisait des grimaces, caché derrière cette foule fantastique, et qui tirait des fils, des ressorts, et ces poupées remuaient, et il ricanait, ricanait ! Et alors une autre scène m’apparut comme en rêve, dans des coins sombres, un cœur « titulaire », honnête et pur, moral et dévoué à ses supérieurs, et avec lui une jeune fille, offensée et triste, et toute cette scène me déchirait profondément le cœur.

 Le fantastique de Dostoïevski, c’est, en fait, le réel poussé à l’extrême. D’ailleurs, chez Dostoïevski, tout est poussé à l’extrême ; l’homme du Souterrain clame à la société : 

En ce qui me concerne personnellement, je n’ai fait autre chose dans ma vie que de pousser jusqu’au bout ce que vous autres, vous n’aviez terminé qu’à moitié, tout en appelant sagesse votre lâcheté et en vous consolant ainsi par des mensonges

. Et Dostoïevski avoue lui-même dans une lettre : « Ce qui est pire que tout, c’est que ma nature est vile et trop passionnée ; partout et en tout je vais jusqu’à la dernière limite, toute ma vie, j’ai franchi la frontière ». Franchir la frontière, voilà ce que font ou tentent de faire Raskolnikov, Stavroguine, Ivan Karamazov.

Les personnages réels sont des idées incarnées ; ils ne pensent pas, ils sentent les idées, avec passion, sans logique. Chatov nous est décrit ainsi : 

Une de ces créatures russes idéales que frappe subitement quelque idée forte et que cette idée semble écraser du premier coup, parfois pour toujours. Ils sont quelquefois incapables de la maîtriser, ils y croient avec passion et, ainsi, leur vie tout entière se passe dans les dernières convulsions, sous la pierre qui les a surpris et à moitié écrasés.

 

2II. Avant le Bagne2

 

3Romantisme3

 Maintenant que nous avons vu Dostoïevski au bagne et l’importance de cette période pour la formation de ses idées, examinons comment il y a été mené, quel était son idéal dans la jeunesse. Les romans d’avant le bagne présentent comme caractère général du romantisme et de l’humanitarisme. Le romantisme provient pour une bonne part de l’influence des lectures : Lermontov, Byron, Hoffmann, Hugo, Goethe, Shakespeare, Walter Scott. Une figure les domine : Schiller. A tel point que Dostoïevski écrit à son frère Michel : 

Maintenant je me tairai éternellement là-dessus ; mais le nom de Schiller m’est devenu fraternel, et comme un son magique appelant tant de rêveries ; elles sont amères, frère ; c’est pourquoi je ne te disais rien de Schiller, des émotions que je lui dois ; j’ai mal rien que d’entendre le nom de Schiller.

 Si le romantique allemand influence si fort Dostoïevski, c’est qu’il en a pour ainsi dire une image vivante à ses côtés en la personne de son ami Chidlovski. Cet homme étrange est le type du romantique russe : exalté, il balance continuellement entre la foi et l’athéisme ; il devait entrer plus tard comme novice dans un couvent, fit de nombreux pèlerinages, se retira ensuite à la campagne : tantôt, il faisait la noce avec des soldats, tantôt il prêchait à la porte des cabarets.

D’une manière générale, l’origine du romantisme se trouve, me semble-t-il, dans la solitude. Il faut distinguer deux sortes de solitude : l’une, orgueilleuse, symbolise la personnalité forte, sa puissance de volonté ; nous aurons l’occasion de l’examiner plus loin. L’autre est donnée en partage aux humbles, aux malheureux, aux tchinovniki, terme désignant les humiliés et les offensés. Dans le cas personnel de Dostoïevski, les deux sortes de solitude se présentent. Ainsi, à l’École des Ingénieurs, par le manque d’argent dû à l’avarice de son père bien plus qu’à sa pauvreté, il lui est impossible de se pavaner comme ses camarades, et il s’enferme dans une solitude orgueilleuse, éprouvant même un certain mépris pour les autres. Troutovski écrit dans ses Mémoires : « Il avait toujours l’air sérieux et je ne puis l’imaginer riant ou bien très gai en compagnie de ses condisciples ». D’un autre côté, Dostoïevski a vécu longtemps dans une méconnaissance profonde de la vie réelle ; les impressions de la littérature sont plus fortes sur l’enfant que celles de la vie réelle. Il pleura davantage à la mort de Pouchkine qu’à celle de sa mère survenue peu après.

Dans l’œuvre de Dostoïevski, on ne saurait méconnaître l’influence de la part de romantisme. Motchoulski écrit : « Le romantisme russe, avec toute la complication de ses aspects divers, est une des idées fondamentales de l’œuvre dostoïevskienne ». Mais n’allons pas confondre le romantisme de Dostoïevski avec le romantisme allemand, à la manière d’un Novalis, par exemple. Il suffit de comparer les personnages mis en scène. On ne voit pas de princes ou des personnages mythiques, mais des jeunes gens solitaires, des rêveurs, ou encore d’humbles vieillards, comme Makar Diévouchkine. Hoffmann serait plus proche, avec son fantastique Kreisler, dont on retrouve quelques traits chez le musicien Iéfimov, le père de Niétotchka Nezvanova. De même pour les lieux : chez Dostoïevski, pas de ces paysages merveilleux, avec des gorges sauvages, des vallons et des forêts où règne un vague mystère, mais les brumes de Pétersbourg, des maisons locatives dans la grande ville, des taudis.

Et pourtant, dans ces infects logements, la rêverie tient une place importante ; le fantastique règne dans la vision sur la Néva que nous avons vue plus haut, ou dans les Chroniques pétersbourgeoises. Voyez Ordynov, le type des rêveurs de Saint Pétersbourg : 

Il y avait déjà un bon moment qu’il était absorbé dans sa recherche, quand, peu à peu, il se sentit envahi par des sensations neuves, presque inconnues. D’abord distraitement, négligemment, ensuite avec une vive attention, il regarda autour de lui. La foule et la vie de la rue, le bruit, le mouvement, la nouveauté des choses, toute cette activité, ce train-train de la vie courante qui ennuie depuis longtemps le Pétersbourgeois affairé, surmené, qui, toute sa vie, cherche en vain, et avec une dépense énorme d’énergie, la possibilité de trouver le calme, le repos dans un nid chaud acquis par son travail, son service ou d’autres moyens – toute cette prose, terre à terre, éveillait en Ordynov, au contraire, une sensation douce, joyeuse, presque enthousiaste. Ses joues pâles se couvrirent d’un léger incarnat, ses yeux brillèrent d’une nouvelle espérance et avec avidité, à longues bouffées, il aspira l’air froid et frais. Il se sentait extraordinairement léger.

 Dostoïevski, le peintre des profondeurs de l’âme humaine, atteint dans les Nuits blanches à un style poétique, printanier ; la rêverie est empreinte de douceur mêlée d’une pointe de mélancolie, mais sans amertume : 

Il existe à Pétersbourg, Nastenka, des coins bizarres. Le soleil qui luit pour tous les habitants de la ville ne pénètre pas ces endroits ; un autre soleil, d’une lumière spéciale qui semble être fait exprès pour ces coins perdus, y brille. Les hommes y vivent d’une vie sans aucune ressemblance avec celle qui bouillonne autour de nous, différente, étrangère, lointaine. Cette vie est un mélange de pureté fantastique, idéale, et de prosaïsme plat et de banalité.

 La rêverie comporte aussi de grands dangers : retour sur soi-même, repli dans son souterrain, une affreuse solitude qui pèse toujours plus fort : 

Et je me demande : où sont-ils donc tous tes rêves ? Comme les années passent vite ! Le meilleur de ta vie est mort. As-tu vécu, oui ou non ? Regarde comme tout est glacé autour de toi, d’autres années s’écouleront et toujours tu vivras dans cette horrible solitude, bientôt la vieillesse impuissante. Ton univers fantastique pâlira, tes rêveries tomberont comme les feuilles jaunies des arbres en hiver… Ah ! Nastenka, comme il est triste de rester seul, complètement seul. Et de n’avoir rien à regretter, rien… car tout ce que tu as perdu était le néant, un zéro stupide, un songe...

 Ici, l’on voit le rêveur se réveiller, prendre conscience de lui-même, s’examiner, se dédoubler. Aux thèmes de la solitude et du rêve, s’ajoute maintenant celui du double.

Dans le deuxième roman de Dostoïevski, le Double, l’influence de d’Hoffmann se manifeste clairement. Plus on s’éloigne du romantisme pur, plus on approche de l’homme du Souterrain. Ce qu’il subsiste de romantique dans le Double, en plus du thème fondamental, c’est le sentiment. Motchoulski juge ainsi Goliadkine : « Un chiffon avec des sentiments ». Nous verrons plus loin, dans les grands romans, le thème du Double s’amplifier ; tous les personnages importants sont dédoublés. 

3Humanitarisme3

 Très vite, chez Dostoïevski, dès ses débuts d’écrivain, si l’on veut, avec les Pauvres Gens, se produit le glissement du romantisme à l’humanitarisme, à l’introduction des problèmes sociaux. Ce fait n’est pas inhérent à Dostoïevski ; il constitue un des traits généraux de la littérature russe. Dominique Arban insiste avec raison sur ce fait : 

Le fait saillant et qu’il faut garder en mémoire lorsqu’on parle des Lettres en Russie, c’est que la littérature à peu près tout entière, de Gogol à nos jours – compte tenu d’un bref sursaut entre 1906 et 1916 – fut une littérature essentiellement tournée vers le social.

 Voilà qui explique, par exemple, les longues digressions sur la terre et l’agriculture dans Anna Karénine, dont on aurait peine à trouver l’équivalent dans un roman français.

L’éloge exalté de Biélinski après la lecture des Pauvres Gens s’adresse surtout à ce côté social du roman : « La vérité vous est ouverte, vous est révélée en tant qu’artiste, c’est un don que vous recevez, conservez-le précieusement, restez-lui fidèle et vous serez un grand écrivain ». Et le prince Odoïevski pouvait écrire en exergue aux Pauvres Gens : 

Oh ! ces narrateurs, ces écrivains ! Au lieu de raconter quelque chose d’utile, d’agréable, de réconfortant, ils nous dévoilent tous les secrets et les misères de l’existence terrestre !... Moi, je leur aurais interdit d’écrire ! Songez donc : A quoi cela mène-t-il ? On lit… et involontairement on se met à réfléchir – et voilà que toutes sortes d’idées abracadabrantes vous viennent à la tête. Non vraiment, je leur aurais interdit d’écrire. Je leur aurais tout bonnement interdit de publier quoi que ce soit.

 Toujours, Dostoïevski, comme tant de ses compatriotes des classes aisées, a éprouvé le besoin d’aller vers le peuple. Tout enfant, il aimait rendre visite aux malades de son père, discuter avec les paysans du domaine de Darovoïé, trouver dans les pèlerinages avec sa mère le contact avec la foi populaire. Dostoïevski a profondément ancré en lui le sens de la fraternité humaine. Ikhméniev déclare, dans Humiliés et Offensés : « On apprend que le dernier des hommes, le plus méprisé, est aussi un homme et qu’il s’appelle mon frère ». N’est-ce pas là la leçon des Pauvres Gens, de toute la pensée de Dostoïevski ?

Dans ses débuts littéraires, Dostoïevski, en fervent disciple de Rousseau, croit en la bonté naturelle de l’homme ; l’instauration du paradis sur terre lui semble possible. De plus en plus, il élève des protestations contre l’injustice sociale. De l’idéal romantique il passe au socialisme, et parallèlement, du christianisme à l’utopisme social de Fourier, dont il dit dans ses dépositions au procès des Pétrachevski : 

Le fouriérisme est un système pacifique : il séduit l’âme par sa beauté, il ravit le cœur par cet amour de l’humanité qui inspirait Fourier lorsqu’il composa son système et il étonne l’esprit par son harmonieuse structure. Il attire non par de bilieuses critiques, mais il respire l’amour de l’humanité. Dans ce système, il n’y a pas de haine.

 A cette époque, Dostoïevski, ne connaît pas encore l’existence des esprits du mal : Orlov, Gazine, qu’il découvrira seulement au bagne. Notons toutefois que même ensuite, lorsqu’il aura rejeté l’humanisme rousseauiste, après la dure expérience du bagne, il luttera pour que l’homme vive dans des conditions meilleures, qui conviennent à sa dignité. Dans le Journal d’un Écrivain, il revient à plusieurs reprises sur la nécessité d’instruire le peuple.

Dans les années 40, ses protestations contre l’injustice sociale sont avant tout une peinture et une condamnation de la pauvreté. Il mène son attaque sur trois plans dans les Pauvres Gens : le tchinovnik Diévouchkine, le fonctionnaire offensé Gorchkov, et l’étudiant Pokrovski. Dans Niétotchka Nezvanova, il aborde, en montrant la déchéance du musicien Iéfimov, le problème de la famille de hasard. Ses grands romans mettent aussi en scène des familles où règne la misère : les Marméladov dans Crime et Châtiment, les Sniéguirev des Frères Karamazov. Dostoïevski analyse les conséquences morales de la pauvreté ; l’indigent se sent humilié, mais par une réaction naturelle de la dignité humaine, il devient susceptible, réclame d’autant plus d’égards pour sa personne qu’il ne peut en recevoir pour sa fortune ou sa position sociale. Diévouchkine explique ce sentiment : 

Les pauvres gens sont capricieux, l’homme pauvre est exigeant : il ne regarde pas le monde comme les autres et il jette un regard de côté sur chaque passant et un regard embarrassé autour de lui. Il prête l’oreille à chaque mot qu’il entend, de peur qu’on ne parle peut-être de lui, qu’on dise par exemple : Quel est donc ce vilain type ?... Si vous me pardonnez, Varenka, une expression grossière, je dirai qu’en cela, le pauvre a à peu près la même pudeur que vous autres jeunes filles.

 La scène des Frères Karamazov où Aliocha tente de remettre à Sniéguirev deux cents roubles pour lui venir en aide, et où, pour finir, Sniéguirev froisse l’argent dans ses mains et le rejette, illustre très bien ces paroles de Diévouchkine.

C’est en connaissance de cause que Dostoïevski, comme Balzac, parle des problèmes d’argent. A l’École des Ingénieurs, il se sentait humilié à cause de l’avarice de son père ; et après le bagne, que de lettres où il raconte ses soucis pécuniaires, étale des chiffres, bâtit des projets merveilleux pour payer ses dettes, et finit par implorer une aide, si minime soit-elle. Après ses pertes au jeu, lorsque toute la fortune de sa femme y a passé, il emprunte à toutes ses connaissances, et même à Tourguéniev ! 

Après la fameuse soirée où Nékrassov lit les Pauvres Gens, Dostoïevski connaît le succès dans les cercles littéraires ; il fait la connaissance de Panaïev et de sa femme, et surtout du grand critique Biélinski. Voici ce qu’il dit à son sujet : 

A peine avions-nous fait connaissance que, dès les premiers jours, s’étant attaché à moi de tout son cœur, Biélinski se mit aussitôt à me convertir à sa foi. Je n’exagère nullement la chaleur de son élan vers moi, du moins durant les premiers mois. Il était alors un socialiste passionné et, dès l’abord, il m’entreprit sur l’athéisme… A cette époque, je reçus avec ferveur son enseignement.

 En quoi consistait cet enseignement que Dostoïevski reniera après le bagne avec autant de violence qu’il l’avait accueilli avec ferveur ?

En 1834, la pensée de Hegel pénètre en Russie par l’entremise de Bakounine ; conformément au caractère russe, elle est aussitôt interprétée comme un appel à la révolution sociale. « La philosophie de Hegel, dit Herzen, est l’algèbre de la révolution ; elle libère l’homme d’une façon extraordinaire et elle ne laisse pierre sur pierre du monde chrétien, du monde des traditions qui se sont survécues ». L’intelligentsia éprouve un vif désir de changer l’ordre établi, d’améliorer le sort du peuple. Mais le grand problème, c’est justement le peuple lui-même ; opprimé pendant des siècles, il est ignorant, abruti, incapable de se soulever avec cohésion. Les Stenka Razine et les Pougatchev ont toujours été vaincus jusqu’alors. Il faut choisir entre deux solutions : ou bien mettre ses espoirs dans un lent progrès, dont les résultats apparaissent lointains et vagues ; ou alors, il faut recourir à la violence, faire la révolution pour imposer le bonheur au peuple. C’est en cela que réside le dilemme : il faut faire la révolution pour le peuple malgré le peuple. Et en fait, avant que la révolution triomphe en Russie, il a fallu plus de soixante ans de troubles révolutionnaires, plus la révolution manquée de 1905.

Dostoïevski a-t-il été un révolutionnaire ? Tian-Chanski dit à ce sujet dans ses Mémoires : 

Révolutionnaire, Dostoïevski ne l’a jamais été et ne pouvait pas l’être, mais c’était un homme de grande sensibilité et devant l’oppression exercée sur le faible, il était capable de descendre sur la place un étendard rouge à la main. En 1846, au moment des Pauvres Gens, on n’en est pas encore là. Il fréquente tout d’abord le cercle en fait inoffensif des Pétrachevski. Les fameux vendredis se passaient dans une atmosphère de livres, de pipes et de samovars, et l’on ne faisait rien d’autre que de discuter interminablement.

Mais tout change après la venue de Spechniov, envoyé d’Europe par Bakounine pour agir. Son rêve : « User de tous les moyens propres à propager le socialisme, l’athéisme, le terrorisme, bref toutes les bonnes choses de ce monde ». Il se lie avec Dostoïevski, lui prête de l’argent. Dostoïevski écrit alors : « Désormais, je suis avec lui et à lui ». Et : « Comprenez-vous que, désormais, j’ai mon Méphistophélès ? » Le caractère des relations entre Dostoïevski et Spechniev est pareil à l’influence de Stavroguine sur Verkhovenski, Chatov et Kirilov. Verkhovenski s’écrie devant Stavroguine : « Il n’est personne qui soit semblable à vous sur la terre ». Et Chatov lui jette : « Stavroguine, pourquoi suis-je condamné à croire en vous dans les siècles des siècles ? Est-ce qu’avec un autre que vous j’aurais pu parler comme j’ai parlé ? » Et enfin Kirilov : « Souvenez-vous de l’importance que vous avez eu dans ma vie, Stavroguine ».

Le plan de Spechniev était le suivant : soulever les populations, en Sibérie d’abord, puis sur la Volga et dans l’Oural. Pour cela, il fallait répandre des tracts dans le peuple, et une presse clandestine était nécessaire. Si les comploteurs se faisaient prendre, ils risquaient l’échafaud. Un certain nombre de Pétrachevski, parmi lesquels Dostoïevski, lassés des discussions sans fin et désireux de passer une fois à l’action, formèrent en secret un petit groupe, les Dourovistes. En avril 1849, Dostoïevski fit la lecture dans un banquet de la réponse de Biélinski à Gogol où il était dit : 

Vous n’avez pas remarqué que la Russie voit son salut, non pas dans le mysticisme, non pas dans l’ascétisme, non pas dans le piétisme, mais dans le progrès de la civilisation, de l’instruction, des sentiments humains. Elle n’a pas besoin de sermons (elle en a assez entendu !), ni de prières (elle en a assez ressassé !), mais bien de voir s’éveiller le peuple et vous verrez que le peuple russe est, de par sa nature, un peuple profondément athée.

 Voilà qui vient contredire le lieu commun répandu en Occident qui dit que le peuple russe est profondément religieux. Si Dostoïevski se ralliera plus tard à cette seconde proposition, au point de se faire le champion de messianisme de l’orthodoxie russe, ses idées, en 1849, concordaient tout à fait avec celles de Biélinski.L’arrestation, le 23 avril 1849, met fin à cette période où Dostoïevski se préparait à attenter, par l’esprit, en armant le bras, à la vie du tsar. 

3Action criminelle3

 La presse clandestine que les Dourovistes, sous la conduite de Spechniov, se préparaient à mettre en action, devait servir à répandre des tracts en vue d’inciter des terroristes dans le peuple pour assassiner le tsar. Au moment de l’arrestation elle put être dérobée par miracle aux inquisitions de la police ; si on l’avait découverte, il ne fait aucun doute que les conjurés périssaient sur l’échafaud. Il ne faut pas perdre la mémoire de ce fait : durant les années 46 à 48, Dostoïevski a fait le sacrifice de sa vie pour libérer le peuple, croyait-il, par l’assassinat du tsar.

Dans les cinq romans-tragédies, apparaît le thème du meurtre : celui de l’usurière dans Crime et Châtiment, celui de Nastassia Philippovna dans l’Idiot, l’assassinat de Chatov dans les Démons ; quant à l’Adolescent, il ne s’agit que d’une tentative ; enfin, dans les Frères Karamazov, la victime est le père Karamazov. Nous ne tiendrons pas compte ici de l’Adolescent, mais examinerons les caractéristiques de chacun des quatre autres meurtres, leurs causes propres et leurs conséquences.

L’action de Raskolnikov et ses mobiles se rapprochent passablement des romans écrits durant la période humanitaire de Dostoïevski. Je discerne deux causes dans l’assassinat de l’usurière ; d’une part, le désir de l’individu séparé de Dieu d’atteindre la puissance par un acte de volonté ; nous aurons l’occasion de discuter plus longuement de cet aspect par la suite. En second lieu, le meurtre par amour de l’humanité, sous l’emprise des théories de l’utilitarisme humanitaire : 

Au prix d’une seule vie, pense Raskolnikov, des milliers d’autres sauvées de la pourriture et de la décomposition ! Une seule mort contre des centaines d’existences - mais c’est là une question d’arithmétique ! Et que pèse, dans la balance universelle, la vie de cette vieille, tuberculeuse, stupide et méchante ? Pas plus que la vie d’un pou, d’un cafard. Non, même pas autant, car cette vieille est nuisible. Elle se repaît de la vie des autres, elle est méchante. L’autre jour encore, elle a mordu Élisabeth au doigt, et un peu plus, on devait le lui couper.

 La faute de Raskolnikov consiste à substituer la quantité à la qualité, à méconnaître le caractère sacré de la personne humaine, même dans le plus vil de ses représentants. L’utilitarisme humanitaire conduit à l’échec ; en fait, pour Raskolnikov, il ne représente que le masque derrière lequel se cache le véritable mobile du meurtre : le désir de puissance. C’est ce qui apparaît dans la construction même du roman : la première partie, assez courte décrit brièvement l’idée du meurtre et son exécution ; tout le reste, mis à part l’épilogue, dépeint la lutte de la personnalité forte, par un constant effort de volonté, jusqu’au renoncement final. Du reste, une fois l’usurière assassinée, il n’est plus question pour Raskolnikov d’appliquer ses théories humanitaires, de sauver des milliers de familles ; il vient en aide, il est vrai, aux Marméladov, mais il leur donne de l’argent avant de perpétrer son meurtre.

Les causes qui poussent Rogojine à tuer Nastassia Philippovna sont tout autres. Il est intéressant de noter à ce sujet, que, primitivement, l’idiot, frère spirituel de Rogojine, devait être l’assassin. Le nom de Mychkine provient d’ailleurs du nom du district où, comme le raconte Dostoïevski dans le Journal d’un Écrivain, un homme avait commis un meurtre en prononçant ces paroles : « Seigneur, pardonnez au nom du Christ ». Rogojine tue, lui, à cause de son amour passionné, spontané. Ce personnage amène avec lui à travers le roman une atmosphère sombre, véritable reflet de sa demeure. On peut aussi considérer l’argent et l’incroyance qui règne dans le monde comme des causes secondaires de la mort de Nastassia Philippovna. Le motif principal demeure toutefois l’amour-haine de Rogojine, et le roman culmine avec la magnifique scène finale des deux rivaux passant la nuit devant le cadavre de la femme aimée.

Dans les Démons, on se croirait à une représentation de Shakespeare qui s’achève dans une cascade de meurtres : les deux Lébiadkine, Lisa, Fedka, le suicide de Stavroguine. Ici, apparaît simplement l’action destructrice des démons qui cherchent à supprimer par tous les moyens la société. Ce qui nous intéresse, c’est l’assassinat de Chatov. Dostoïevski avait appris par son beau-frère Ivan Snitkine, étudiant à Moscou, l’assassinat de l’étudiant Ivanov par Netchaïev en 1861. Les raisons de la mort de Chatov sont claires : Verkhovenski entraîne son groupe révolutionnaire dans une action meurtrière afin de le cimenter par le sang et de s’assurer l’obéissance de tous par la menace de délation. Machiavel révolutionnaire, il se veut le type de l’amoralisme politique. Il tient aussi à faire montre de sa volonté par l’assassinat d’autrui ; Kirilov, qui a une autre hauteur d’esprit, fait acte de sa puissance et de sa liberté totales en se suicidant.

Entre les Démons et les Frères Karamazov, Dostoïevski publie dans le Journal d’un Écrivain plusieurs récits d’assassinats ou de suicides. Nous n’allons pas nous étendre sur ce sujet, mais examiner le cas du père Karamazov, qui est le plus complexe et présente des rapports avec la vie personnelle de Dostoïevski.

Tout au long de son œuvre, l’auteur revient avec insistance sur le sentiment de culpabilité. Il écrit après le bagne : « Je me jugeais moi-même sévèrement, implacablement ». Envers Pauline Souslova, il se sent coupable, offenseur. Pauline dit de lui : « C’est lui le premier qui a tué en moi la foi ». Dans le Souterrain il présente une analyse poussée de la conscience du péché dans l’homme déchu. Et si, dans l’Idiot, Nastassia Philippovna préfère finalement Rogojine au prince Myckhine, bien qu’elle connaisse le sort qui l’attend, c’est qu’elle a conscience de sa culpabilité, de la faute accomplie dans sa jeunesse, et qu’elle désire trouver son salut dans la mort. D’une manière différente, Sonia Andéïévna, la mère de l’adolescent, qui se sait aussi coupable envers Makar Dolgorouki, accepte sa faute avec humilité. Dans le projet de roman Vie d’un grand pécheur, le héros devait dans son enfance participer comme complice au meurtre d’un soldat.

Le cas de Stavroguine présente des aspects intéressants. Il donne de l’argent au bagnard Fedka au cours d’une rencontre nocturne sur un pont et ses paroles laissent croire qu’il le paie pour assassiner la boiteuse Marie Lébiadkine, avec laquelle il s’est marié en secret. Lorsqu’il apprend la nouvelle du meurtre à sa maison de Skvorechniki, devant Lisa qu’il a emmenée pour la séduire, il déclare : « Je n’ai pas tué ; j’étais même opposé à ce projet ; je savais qu’on les assassinerait, et je n’ai rien fait pour arrêter les meurtriers ». Cette situation se retrouve à peu près identique dans les rapports entre Ivan et Smerdiakov. Stavroguine éprouve fortement le sens de la culpabilité, mais il lui manque la foi dans le repentir. Dostoïevski dit au sujet de la Confession de Stavroguine : « L’idée essentielle du document, c’est la soif terrible et sincère du châtiment, le besoin de subir une croix, une punition publique. Et cependant, ce besoin de croix existe chez un homme qui ne croit pas à la croix ». Remarquons que le nom même de Stavroguine provient du grec stauros, qui signifie la croix. Au fond, le manque de foi de Stavroguine dans le repentir provient de l’absence du sens de la culpabilité, me semble-t-il. Pour Dostoïevski, les êtres dépourvus de ce sens sont des monstres. Voltchaninov, l’amant de l’Éternel mari, exprime bien cette pensée : « Le monstre le plus monstrueux, c’est le monstre aux sentiments nobles, je le sais par expérience ».

Les êtres du mal ne connaissent pas le repentir ; c’est au bagne que Dostoïevski découvrit ces hommes dépourvus du sens de la culpabilité : « Durant ces quelques années, jamais je n’ai surpris en eux la moindre trace de repentir, la moindre pensée accablante relative à leur crime. Non, ceci n’existait pas, n’existait absolument pas ». Le prince Volkovski, dans Humiliés et Offensés, jette impudemment à la face du jeune héros sentimental et humanitariste : « Je n’ai jamais connu le remords ». Et quant à Raskolnikov, ce n’est qu’au bout de longues souffrances, à la fin de son évolution intérieure, qu’il prend conscience de sa faute.

A ce propos, au sujet du sens de la culpabilité, il y a dans l’œuvre de Dostoïevski un cas très spécial : le prince Mychkine. Ne participant pas au mal des hommes, il n’a pas conscience du mal, ne se sent aucunement coupable. Je trouve là une différence importante entre l’idiot et le Christ, auquel il a été assimilé ; en effet, le Christ prend sur lui tout le mal de l’univers, il assume la culpabilité de tous les hommes, expie pour eux sans être coupable. Et c’est du Christ expiant pour les hommes sur la croix que vient l’idée capitale des Frères Karamazov : Chacun est coupable de tout et pour tous. 

Et c’est la simple vérité, dit Zossime. Dès que vous vous serez sincèrement reconnus coupables de tout et envers tous, vous vous apercevrez qu’il en est effectivement ainsi et que votre faute n’est pas imaginaire. Mais si vous rejetez sur les autres ce qui est l’effet de votre faiblesse et de votre paresse, vous finirez par tomber dans l’orgueil satanique en murmurant contre Dieu.

 Dans le peuple déjà, on trouve ce sens de la solidarité des actes humains. Dans le Journal d’un Écrivain, Dostoïevski écrit : « Le peuple considère les criminels comme des malheureux. Si nous étions nous-mêmes meilleurs, peut-être ne végéteriez-vous pas dans des bagnes ». Dmitri Karamazov nous fournit l’exemple d’un crime non commis et pourtant expié : « Je suis innocent de la mort de mon père, mais j’accepte d’expier parce que j’avais envie de le tuer ».

La situation personnelle de Dostoïevski en face de son père est identique. Il faut aborder maintenant le problème du parricide. Avant d’écrire les Frères Karamazov, Dostoïevski effectue une visite à l’ancienne propriété familiale de Darovoïé. Dans les Souvenirs de la Maison des Morts, il raconte l’histoire d’un détenu, Ilinski, condamné à tort pour parricide ; dans le roman, Dmitri portait tout d’abord le nom d’Ilinski. Un personnage des Frères Karamazov, le pope de Tchermachnia porte ce nom. De plus le nom de Tchermachnia, où Smerdiakov envoie Ivan avant le meurtre de Fédor Karamazov, est dans la réalité le nom d’une autre propriété du père Dostoïevski. Enfin, dans le roman, Dmitri s’écrie au tribunal : « Au chien une mort de chien ! » Il paraît que ce furent là les paroles de la sœur de Dostoïevski après la mort de son père. Les liens sont assez nombreux et assez clairs, comme on le voit, entre les Frères Karamazov et le cas de Dostoïevski. Nous n’irons évidemment pas déduire de cela que Dostoïevski a assassiné son père, mais le fait est qu’il s’est senti coupable de cette mort. Dostoïevski se refuse toute sa vie à évoquer le souvenir de son père ; il en rêve parfois. Comme le vieux Karamazov, il était sentimental et cruel ; il faisait régner chez lui un régime patriarcal odieux, allant jusqu’à contraindre ses enfants à l’éventer à tour de rôle pendant sa sieste. Avec sa femme, il se montrait cruel. Il y a ici un mystère : on croit que la première crise d’épilepsie de Dostoïevski serait due à une scène entre ses parents, alors qu’il avait sept ans. Toujours est-il qu’après la mort de sa femme le père Dostoïevski avait des visions, parlait avec son fantôme. Pour les paysans de ses domaines, il se montrait d’une terrible dureté. On conserve le témoignage du paysan Makarov, de Darovoïé : « Cet homme était une bête. Son âme était sombre, c’est tout dire… Pour un rien, il fouettait ses paysans ». Après son assassinat, Dostoïevski, se promenant avec son ami Grigorovitch, subit une crise d’épilepsie à la rencontre d’un enterrement.

Dans l’œuvre, nombreux sont les cas de parricide, désiré ou accompli. Déjà dans Niétotchka Nezvanova, qui souhaite la mort de sa mère ; dans ce roman, Dostoïevski voulait aussi inclure une rencontre de Niétotchka avec un garçon, Larenka, qui se croit coupable de la mort de ses enfants. Mais bien sûr, le point culminant de ce thème du parricide se trouve dans les Frères Karamazov. Tous les fils Karamazov sont coupables de parricide. Ivan représente la pensée meurtrière : « Que les crabes se mangent entre eux », et son fameux mot : « Qui n’a pas désiré la mort de son père ? ». Dmitri, c’est la passion destructrice, la haine sensuelle incontrôlée : 

Peut-être que je ne le tuerai pas, peut-être que je le tuerai… J’ai peur, juste à ce moment-là que son visage ne me paraisse trop haïssable… J’éprouve à le voir un dégoût personnel… C’est pour ça que, peut-être, je ne me retiendrai pas.

 Smerdiakov tient, lui, le rôle de l’action criminelle, de l’instrument. Ivan, Dmitri et Smerdiakov sont activement coupables ; Aliocha l’est passivement. Il n’a pas suffisamment assisté ses frères, parce qu’il ne croyait pas que le meurtre aurait vraiment lieu. Même le jeune Ilioucha, l’enfant qui souffre de la douleur de son père n’est pas tout à fait innocent, mais coupable en puissance. C’est en effet sous l’inspiration de Smerdiakov qu’il accomplit lui aussi un meurtre, mais seulement sur un chien. N’exagérons pas cependant le caractère coupable d’Ilioucha ; le fond des relations entre Ilioucha et son père forme une vivante antithèse avec les Karamazov. Le capitaine souffre à cause de la souffrance de son fils, et celui-ci souffre de l’offense faite à son père par Dmitri.

Dostoïevski analyse ainsi dans les Frères Karamazov les différentes sortes de rapports qu’il peut y avoir entre les pères et les fils. Il faut garder en mémoire que Dostoïevski se trouve, dans une certaine mesure, sous l’influence de Féodorov, auteur d’une thèse intitulée : Union des fils pour la résurrection des pères. Dans une lettre adressée en 1878 aux étudiants de Moscou, Dostoïevski proclamait l’innocence des enfants et la culpabilité des pères. Remarquons que Dostoïevski se sentait moralement coupable à la fois envers son père et envers son fils Alexis, mort d’épilepsie. D’une façon plus générale, il considère que les pères sont coupables par paresse et par lâcheté. Les enfants ne leur pardonnent pas d’avoir renoncé à l’amour dans la société actuelle. Prenons l’exemple de la famille Karamazov. Les enfants ont été abandonnés à eux-mêmes, délaissés, dans une absence totale d’amour, à tel point que la seule joie de Dmitri dans son enfance lui a été procurée par quelques noix reçues du docteur Herzenstube, personnage pittoresque et généreux. Le père Fédor Karamazov se rend indigne par sa bouffonnerie et coupable dans son amour envers Grouchenka. D’autres pères poussent jusqu’à la cruauté ; le procès Kroneberg, relaté dans le Journal d’un Écrivain et les exemples d’Ivan sur des enfants torturés par leurs propres parents en témoignent.

Il convient aussi dans cette analyse de la culpabilité envers le père de voir comment s’effectue le passage du père naturel au père politique, le tsar. Le nom de Karamazov vient de Karakozov, terroriste qui avait commis un attentat contre Alexandre II. Le tsar apparaît dans la réalité aussi cruel que le père : Nicolas 1er avait réglé personnellement dans les moindres détails le simulacre d’exécution des Pétrachevski. Il avait délégué pour annoncer la grâce des condamnés le général Rostovtsev, qui était bègue. Herzen s’indigne à juste titre contre cette odieuse comédie : « Le général Rostovtsev déclare aux condamnés que le tsar leur fait don de la vie. L’idée s’impose que ce général-là fut choisi entre tous parce qu’il était bègue… »

Enfin, Dostoïevski effectue le passage du père et du tsar au père spirituel, à Dieu. On atteint ainsi le fond du problème qui a tourmenté Dostoïevski. Il nous faut passer maintenant à l’étude de la vision métaphysique de Dostoïevski après le bagne. 

2Après le Bagne : l’homme sans Dieu2

 L’homme qui a souffert, révolté, refuse à un moment donné l’existence du siècle, et s’exprime pour la première fois sur le plan social par les idées de Saint-Just sur le bonheur.et Dieu, rejette l’ordre établi et cherche alors une voie nouvelle. Cette attitude remonte, me semble-t-il, au XVIIIe siècle.Sur le plan individuel, une fois Dieu rejeté, il ne reste plus à l’homme qu’à s’emparer de la toute-puissance divine, à abolir la loi morale, à proclamer cette terrible liberté nouvelle dont parle Kirilov. Il s’établit entre les deux plans individuel et social une contradiction : pour organiser le bonheur de l’individu, la société est contrainte de limiter sa liberté, qu’il veut toute-puissante. Nous allons voir tout d’abord ce que donne, chez Dostoïevski, la tentative de construire une société sans Dieu. 

3L’idée romaine3

 Parmi les thèmes importants de Dostoïevski, un des plus constants est sans doute celui du paradis, de l’harmonie universelle. On trouve dans son œuvre plusieurs visions du paradis sur terre. Je voudrais m’arrêter à trois d’entre eux, très caractéristiques et particulièrement instructifs sur la vision globale que Dostoïevski se fait de l’univers et de son histoire : les rêves de Versilov, de Stavroguine et de l’homme ridicule.

Les rêves de Versilov et de Stavroguine se ressemblent étrangement. Voici l’introduction de celui de Versilov : 

C’était encore en Allemagne. Je venais seulement de quitter Dresde et, par inadvertance, avais dépassé la station où la direction changeait. Au premier arrêt, on me fit descendre. Il fallait attendre ; le train suivant ne passait qu’à onze heures du soir ; il était un peu plus de deux heures de l’après-midi ; la journée était claire. On m’indiqua un hôtel. Nullement pressé, je me promenai au hasard. J’étais presque content de l’aventure. L’hôtel était médiocre et petit, mais tout entouré de verdure et de plates-bandes de fleurs, selon l’habitude du pays. On me donna une étroite chambrette, et, n’ayant pas reposé la nuit précédente, je m’endormis immédiatement après le dîner, à quatre heures de l’après-midi.

 Et maintenant l’introduction du rêve de Stavroguine : 

Il y a un an, au printemps, comme je voyageais en Allemagne, je laissai passer par distraction la station où je devais descendre pour prendre une autre ligne. Je m’arrêtai à la station suivante, il était trois heures de l’après-midi, la journée était claire. C’était une toute petite ville allemande. On m’indiqua un hôtel ; il fallait attendre : le train suivant ne passait qu’à onze heures du soir. J’étais content de cette aventure, car rien ne me pressait. L’hôtel était mauvais et petit, mais tout entouré d’arbres et de parterres de fleurs. On me donna une chambrette étroite. Je dînai bien, et comme j’avais passé toute la nuit en chemin de fer, je m’endormis très profondément à quatre heures de l’après-midi.

 A plusieurs années d’intervalle, Dostoïevski emploie les mêmes images, presque les mêmes mots pour situer ces deux rêves. Ce n’est certainement pas une simple coïncidence ; ce fait marque d’une part, la parenté entre Versilov et Stavroguine, et aussi l’attachement de Dostoïevski pour ce thème, très clairement inscrit dans son esprit, comme le prouve l’extrême minutie des détails.

La suite, le rêve proprement dit, est semblable aussi dans les deux romans : évocation du tableau d’Acis et Galathée de Claude Lorrain, qui représente pour Versilov et Stavroguine l’âge d’or ; ce tableau leur apparaît à tous deux comme une réalité vivante, un spectacle réel sous le soleil couchant. Mais la fin du rêve diffère. Versilov compare le premier soleil couchant de l’humanité européenne, pleine de bonheur, et le dernier coucher de soleil dans l’Europe moderne, près de sa fin. Il s’étend ensuite en considérations sur la ruine prochaine de l’Europe. La vision de l’âge d’or cause une souffrance au Russe qui assiste à l’agonie de l’Europe. A la fin du rêve de Stavroguine, c’est un fait intime qui se produit : l’apparition de l’araignée, symbole du Mal : 

Les rochers et la mer, les rayons obliques du soleil couchant – tout cela, il me semblait encore le voir quand je me réveillai et ouvris les yeux pour la première fois de ma vie littéralement baignée de larmes. La sensation d’un bonheur encore inconnu me traversa le cœur, j’en eus même mal. C’était déjà le soir ; à travers la verdure des fleurs qui garnissaient la fenêtre, le soleil couchant dardait dans ma chambre un faisceau oblique d’ardents rayons et me baignait de lumière. Je me hâtai de refermer les yeux comme pour essayer d’évoquer encore une fois le rêve disparu, mais soudain je distinguai au milieu d’une lumière vive, très vive, un minuscule point rouge. C’est ainsi que cela commença. Et brusquement je me rappelai la petite araignée rouge. Je la vis telle que je l’avais contemplée sur la feuille de géranium tandis que le soleil déversait comme en ce moment ses rayons obliques. Quelque chose d’aigu pénétra en moi : je me dressai et m’assis sur le lit.

 Chez Stavroguine, la vision du paradis est liée au viol de la petite fille, à l’araignée rouge du Mal.

Ces deux rêves mettent en relief l’aspiration au bonheur général de l’humanité, condition du bonheur individuel. Mais la chute rend ce bonheur impossible : chez Versilov, celle de l’Europe destinée à périr pour avoir renié Dieu ; chez Stavroguine, celle, plus profonde encore, de l’individu qui prend parti pou Satan contre Dieu.

Le songe d’un homme ridicule présente une troisième vision du paradis. L’homme ridicule est transporté en rêve dans un monde pareil au nôtre, mais tel qu’il devait être avant la chute, pleinement harmonieux. Dostoïevski nous décrit ici avec plus de force et de talent l’idée qu’il se fait d’un tel paradis. Comment s’achève l’aventure de l’homme ridicule ? Il pervertit tous les habitants ; ils apprennent à connaître comme nous le bien et le mal. Ce rêve introduit très nettement le thème de la chute originelle, et le thème parent de la réminiscence dans l’homme déchu de son bonheur passé. Toute la métaphysique de Dostoïevski est attachée à ces deux thèmes.

Le plus profond désir de l’homme de la chute, de l’homme actuel, sera donc de retrouver ce paradis perdu, de le recréer. Deux voies s’ouvrent devant lui : ou bien mener sa quête par et dans le Christ – ou bien sans le Christ, contre le Christ. C’est cette deuxième solution que nous allons examiner maintenant.

En tout premier lieu, le Christ est mis en accusation ; c’est la partie principale de la Légende du Grand Inquisiteur. Le premier reproche adressé au Christ, c’est de ne pas connaître le caractère véritable des hommes, de se faire d’eux une trop grande idée : « Si des milliers et des dizaines de milliers d’hommes sont prêts à te suivre pour le pain céleste, que feront les millions et les millions d’êtres qui ne se sentiront pas la force de renoncer au pain terrestre pour celui du ciel ? » Le diable, lui, connaît bien mieux les hommes ; ses trois tentations posées au Christ dans le désert le prouvent. L’homme préfère l’assurance de vie à cette liberté difficile que lui offre le Christ ; sa liberté, il la cédera au premier qui lui fournira des moyens de vivre : « Nourris-les et tu les rendras vertueux ! C’est avec ce cri qu’on lèvera l’étendard contre toi et qu’on détruira ton temple ». Les hommes, prédit le Grand Inquisiteur, voudront ensuite construire une nouvelle tour de Babel, le socialisme, échoueront comme pour la première, et viendront finalement déposer leur liberté aux pieds des Inquisiteurs qui, eux, le termineront et édifieront le paradis sur terre.

De plus, non seulement, le Christ demande aux hommes de le suivre sans chercher une vie matérielle facile, mais il veut encore être suivi librement et il laisse subsister dans l’esprit de ses disciples le doute, refusant d’employer les trois forces qui lui assureraient la fidélité : le miracle, le mystère et l’autorité. Alors que l’attitude du Christ est le signe d’une confiance illimitée dans l’homme, le Grand Inquisiteur éprouve pour cette faible créature un grand mépris : 

En consentant à lui donner du pain, tu aurais répondu à l’attente éternelle et séculaire de l’humanité, et tu aurais apaisé l’inquiétude qui tourmente l’individu comme la collectivité : « Devant qui nous incliner ? » Il n’y a pas de plus vif désir et de plus constant souci dans l’homme devenu libre que celui de se donner un maître au plus vite.

 Et le Grand Inquisiteur ajoute, inexorable : 

Tu voulais le libre don de leur amour, et non les transports serviles d’esclaves médusés par ta puissance. Ici encore, tu t’es fait une idée trop haute des hommes, car ce sont des esclaves, bien qu’ils soient des révoltés de naissance.

 Aussi, puisque le Christ a refusé de recourir aux moyens qui l’auraient rendu maître des hommes, le Grand Inquisiteur et ses pareils les utiliseront pour établir leur propre puissance. Ici éclate leur imposture : prétendant agir par amour des hommes, ils les méprisent en réalité, bafouent leur dignité et se moquent de leur liberté. Ils les trompent encore en prétendant agir au nom du Christ, alors qu’ils tiennent pour Satan : 

Apprends que nous ne sommes pas avec toi, mais avec lui ! Voilà notre secret. Il y a longtemps déjà, huit siècles, que nous avons cessé d’être avec toi et que nous avons pris son parti. Il y a huit siècles, en effet, nous avons accepté de lui ce que tu avais rejeté avec indignation, le dernier don qu’il t’avait offert en te désignant les royaumes de la terre : nous avons consenti à recevoir Rome de ses mains ainsi que le glaive de César, et nous avons décrété que nous serions les seuls rois de ce monde, bien que nous n’ayons pas jusqu’ici parachevé notre œuvre.

 Il convient à cet endroit de mettre au clair les idées de Dostoïevski sur Rome et l’Église catholique. Pour lui, l’Église catholique a trahi le Christ, a cédé à la troisième tentation de Satan en acceptant le pouvoir temporel et en cherchant à l’étendre sur toute la terre. Sur ce point, Zossime et Ivan Karamazov sont d’accord : « Pour ce qui est de la catholicité romaine, dit Zossime, elle a instauré depuis mille ans déjà l’État à la place de l’Église ». Et Ivan Karamazov déclare, par l’entremise du Grand Inquisiteur, comme nous l’avons vu ci-dessus : « Nous avons consenti à recevoir Rome de ses mains ainsi que le glaive de César, et nous avons décrété que nous serions les seuls rois de ce monde, bien que nous n’ayons pas jusqu’ici parachevé notre œuvre ». Sur le plan spirituel, dans les questions de dogmatique, l’Église se substitue au Christ. Comme le fait remarquer Ivan : 

C’est même-là, à mon avis, l’un des traits fondamentaux du catholicisme romain. : « Tu T’es déchargé de Ta mission sur le Pape et c’est au Pape qu’il appartient désormais de décider. Ne viens pas nous troubler inutilement, ne viens pas encore, pas avant l’heure fixée en tout cas ! » C’est ainsi que s’expriment ses auteurs, les jésuites à tout le moins.

 Dostoïevski pousse son accusation encore plus loin ; pour lui, le catholicisme n’est pas une religion chrétienne. On trouve cette argumentation dans l’Idiot : 

Une religion non chrétienne, premièrement, rétorqua le prince extrêmement ému et sur un ton exagérément tranchant ; cela en premier lieu, et deuxièmement le catholicisme romain est pire que l’athéisme même, tel est mon avis ! Oui, tel est mon avis ! L’athéisme ne fait que prêcher le néant, tandis que le catholicisme va plus loin : il se fait l’apôtre d’un Christ dénaturé qu’il a calomnié et bafoué lui-même, d’un Christ qui est à l’opposé du vrai ! Le catholicisme prêche l’Antéchrist, je vous l’assure, je vous le jure ! C’est ma conviction personnelle depuis longtemps, elle m’a beaucoup tourmenté… Le catholicisme romain professe que sans le pouvoir temporel universel l’Église ne pourra pas maintenir son autorité en ce monde, et il clame : Non possumus ! A mon avis le catholicisme romain n’est même pas une religion, mais le prolongement direct de l’empire Romain d’Occident et tout en lui est soumis à cette idée, à commencer par la foi même ! Le pape s’est emparé du monde, du trône temporel, et il a pris le glaive ; depuis lors il en va ainsi ; au glaive on a ajouté le mensonge, l’intrigue, la fraude, le fanatisme, la superstition, le crime ! On s’est joué des sentiments les plus saints, les plus vrais, les plus sincères, les plus ardents du peuple. On a tout troqué, tout, pour de l’or, pour le misérable pouvoir terrestre. Et ce ne serait pas une doctrine de l’Antéchrist ? 

 Devant pareil réquisitoire, le lecteur occidental contemporain peut être saisi de stupéfaction et penser que ce sont là des calomnies aveugles, produites sous l’emprise d’une exagération sans bornes. Seulement, il faut se représenter l’époque où ces lignes ont vu le jour, aux environs de 1870. L’Église se met tout entière au service de la bourgeoisie au pouvoir, dont les intérêts sont siens. A l’affaiblissement considérable de son rêve temporel, le pape riposte sur le plan spirituel par le dogme de l’infaillibilité. Enfin, Dostoïevski voit la montée de l’athéisme qu’il veut combattre, montée rendue possible par la conduite outrancière de l’Église Enfin, les théories slavophiles contribuent à maintenir la méfiance séculaire envers le catholicisme qui a si souvent, au cours des siècles, tenté d’abattre l’orthodoxie. La critique de Dostoïevski n’est pas valable dans son ensemble, mais il faut en tenir compte si l’on veut comprendre son œuvre et ses vues sur le messianisme russe en opposition avec le royaume de l’Antéchrist qui menaçait de s’établir alors en Europe.

Revenons à Mychkine ; il exprimait sa pensée sur le pape, successeur des Césars. Curieusement, Verkhovenski émet des idées du même ordre : 

Vous savez, j’ai pensé à abandonner le monde au pape. Qu’il sorte nu-pieds et qu’il se montre à la plèbe : « Voilà à quoi on m’a réduit ! » et tout se précipitera en foule derrière lui, même l’armée.

 Le Grand Inquisiteur pense lui aussi de cette manière. Une fois que le pape aura pris le pouvoir sur l’univers, il établira le paradis sur terre dont voici la fantastique description : 

Les hommes deviendront timides, ils nous regarderont comme leurs protecteurs et se serreront contre nous craintivement, pareils à des poussins autour de leur mère. Ils s’étonneront et s’effraieront de constater notre puissance, fiers d’avoir des maîtres si forts et si intelligents, qui auront su maîtriser le troupeau turbulent et innombrable des hommes. Ils trembleront devant notre courroux, leurs intelligences s’assoupiront et leurs yeux deviendront larmoyants, semblables à ceux des femmes et des enfants. Mais ils passeront tout aussi rapidement, sur un signe de nous, à la joie et à l’allégresse, riant avec félicité et chantant comme des gosses. Certes, nous les obligerons à travailler, mais nous leur ferons, dans leurs heures de loisirs, une existence semblable à un jeu, avec des chansons, des chœurs et même des danses innocentes.

 Les moyens techniques du XXe siècle ne rendent-ils pas possible l’organisation d’une telle société ? Et la civilisation des loisirs ne ressemble-t-elle pas, par certains côtés, à cette description ? Nous allons voir maintenant que le paradis du Grand Inquisiteur, établi sous le couvert d’un christianisme dénaturé est le même que celui des socialistes. Raskolnikov déjà veut tuer un individu pour assurer le bonheur de milliers de familles. Mais à ce stade, c’est encore de l’artisanat ; on n’a affaire qu’à un humaniste philanthrope des années 40, qui agit seul. Verkhovenski, lui, organise la société à l’échelle planétaire et dévoile son système : 

L’indispensable seul est indispensable, voilà désormais la devise du globe terrestre. Mais il faut aussi des convulsions : nous y pourvoirons, nous, les chefs. Les esclaves doivent avoir des chefs. Une obéissance absolue, une impersonnalité absolue, mais une fois tous les trente ans Chigaliev provoque aussi des convulsions et tous commencent subitement à s’entre-dévorer, jusqu’à une certaine limite, uniquement pour éviter l’ennui. L’ennui est une sensation aristocratique ; dans le chigaliovisme, il n’y a pas de désirs. Le désir et la souffrance seront pour nous, et pour les esclaves, le chigaliovisme.

 Ainsi, pour Verkhovenski comme pour le Grand Inquisiteur, pour le socialisme comme pour le catholicisme romain, la vision du paradis sur terre est le même : une minorité régnant despotiquement sur la masse. Les mêmes idées furent agitées en 1867, au Congrès de la paix à Genève, où Dostoïevski eut l’occasion de voir les grandes vedettes du libéralisme et des idées révolutionnaires : Garibaldi, Louis Blanc, Herzen, Bakounine. Le problème du socialisme nous amène maintenant à celui de l’Europe, où il prend naissance. 

3L’occidentalisme3

 Nous verrons plus loin l’importance extrême de la terre, comme force vitale, mère des hommes ; la Russie représente la terre de la foi, elle est sacrée ; voilà comme il faut comprendre le terme sainte Russie. Au-delà du Niémen, s’étend l’Europe, la terre de l’incroyance. Devant l’Europe, le Russe a deux attitudes, parfois simultanées, comme c’est le cas pour Dostoïevski. D’une part, il éprouve un grand amour et une profonde vénération pour sa civilisation ; d’autre part, il entreprend une critique tantôt attristée, tantôt acerbe de la décadence où l’Europe lui semble s’enfoncer. Dostoïevski éprouve personnellement un grand amour pour « le pays des saints miracles », comme il l’appelle, pour sa culture. Il s’exprime par la bouche de Versilov : 

L’Europe est aussi précieuse à un Russe que sa Russie ; chaque pierre est douce à son cœur. L’Europe n’est pas moins notre patrie que la Russie. Et même davantage ! Il est peu probable qu’on puisse aimer la Russie plus que je ne l’aime ; mais je ne me fais nul reproche de lui préférer Venise, Rome, Paris, les trésors de leurs sciences, de leurs arts, leur histoire. Oui, les Russes les chérissent ces vieilles pierres étrangères, ces merveilles du vieux monde, ces éclats des saints miracles. Eux seuls les chérissent, quand les détenteurs séculaires de ces vivants vestiges ne sont plus attentifs qu’au charlatanisme de leurs réactionnaires et de leurs pétroleurs.

 Hélas ! on le voit, l’Europe se montre coupable d’oublier sa grandeur passée, d’abandonner l’idéal, soit pour se maintenir dans des privilèges surannés, soit pour se jeter dans les bras du plus bas utilitarisme. Après la Commune de Paris, Dostoïevski écrit : « En Occident, on a perdu le Christ (par la faute du catholicisme) et c’est pourquoi l’Occident est en décadence, uniquement pour cela. L’idéal a été modifié et comme cela est clair ! »

Quoi donc a remplacé cet idéal ? L’Europe l’a abandonné pour ce que Versilov nomme les idées de Genève : « Les idées de Genève, c’est la vertu sans le Christ, mon ami. La civilisation actuelle repose là-dessus ». Dans le pays des saints miracles, Dostoïevski ne trouve plus que le miracle économique, la bourgeoisie dans tout l’éclat de son règne ; sur ce point, il est pleinement d’accord avec Herzen : « La bourgeoisie est la forme définitive de la civilisation occidentale.

De ce monde bourgeois, Paris est le paradis. On en trouve une description mordante dans les Notes d’Hiver sur les Impressions d’Été : 

Sachez que j’ai trouvé une définition de Paris, que je l’ai agrémentée d’une épithète et la maintiens. C’est la ville la plus morale et la plus vertueuse du globe. Quel ordre ! Quelle sagesse, quels rapports définis et solidement établis ; comme tout est garanti et réglé d’avance ; comme tous sont contents et parfaitement heureux et, à force de bonne volonté, ont fini par se persuader qu’ils l’étaient vraiment, et… s’en tiennent là ! Impossible d’aller plus loin.

Amasser une fortune, posséder le plus d’objets possible est devenu le code principal de la moralité, le catéchisme du Parisien. Il en a toujours été ainsi, mais à l’heure actuelle c’est érigé en principe sacré ». Non seulement le bourgeois est odieux, mais il se montre d’un ridicule achevé ; ses deux plus grands désirs, après celui de posséder, ses besoins les plus forts, sont de « voir la mer » et de « se rouler dans l’herbe ».

 Si Paris nous dévoile l’aspect grotesque du monde bourgeois. Londres apparaît comme la face sombre, sous un aspect terrible ; c’est l’enfer capitaliste : 

Quelle différence avec Paris, même extérieurement ! Cette ville affairée jour et nuit, immense comme la mer, la rumeur et le grondement des machines, ces chemins de fer établis par-dessus les maisons (et bientôt par-dessous), cette hardiesse d’initiative, ce désordre apparent, qui est au fond l’ordre bourgeois à son apogée, cette Tamise empoisonnée, cet air imprégné de charbon, ces squares et ces parcs splendides, ces quartiers sinistres, tel Whitechapel et sa population à demi nue, farouche et affamée, la Cité avec ses millions et son trafic universel, le Palais de cristal, l’Exposition ! … 

 Pour ébranler la puissance de ce Baal moderne, pour amener un changement dans cet ordre monstrueux, seul un bouleversement peut y parvenir. Dostoïevski fait de nombreuses prédictions à ce sujet : « Une révolution sociale et une nouvelle période sociale sont inévitables en Europe ». Et encore : « Le monde ne sera sauvé qu’après qu’il aura été visité par l’esprit du mal… Et l’esprit du mal est proche  : nos enfants, peut-être, le verront ». Dostoïevski ne se trompe malheureusement pas en prédisant les guerres futures causées par les nationalismes ; c’est de nouveau par la bouche de Versilov qu’il dit ses craintes : 

Oh ! Ce n’est pas le sang répandu alors ni même les Tuileries qui m’ont effrayé, mais ce sont les suites. Eux, leur destinée est de s’entr’égorger encore longtemps ; ils sont encore trop Allemands, trop Français et n’ont pas achevé le devoir de ces fonctions.

 Voilà qui peut donner à réfléchir aux constructeurs de l’Europe…

Quant à la Russie, notons-le en passant, son devoir est de se tenir à l’écart de ces conflits ; elle a aussi une mission à remplir en Asie. Dostoïevski nous le rappelle : 

La Russie n’est pas seulement en Europe, mais aussi en Asie ; le Russe n’est pas qu’un Européen, il est aussi un Asiate. Bien plus, en Asie, peut-être, nous avons de plus grands espoirs qu’en Europe. Bien plus, dans nos destinées futures, c’est peut-être l’Asie qui est notre principale issue.

 Cependant l’Europe reste, pour le moment (et de nos jours encore, dans une large mesure, semble-t-il), le principal centre d’intérêt de la Russie et son constant souci , c’est que la Russie s’est européanisée, et que l’Europe a ses partisans en Russie : les occidentalistes. Le mouvement vers l’Europe date de Pierre le Grand. C’est lui, en tout cas, qui élargit considérablement l’ouverture vers l’Occident. Dostoïevski justifie pour sa part l’œuvre de Pierre contre les slavophiles acharnés. Elle consiste en une assimilation des différentes cultures européennes, sans parti pris, dans le but d’une unité entre les hommes ; l’idéal russe est universel ; nous aurons l’occasion de voir plus loin ce thème capital. Seulement, si l’œuvre de Pierre fut un bien pour la Russie, les occidentalistes modernes provoquent des effets pernicieux : eux-mêmes sont des gens déracinés, qui ont perdu contact avec le peuple, avec la foi, qu’ils ont remplacé par la foi en la civilisation. De plus, ayant perdu contact avec le peuple, ils prétendent faire une révolution en faveur du peuple, mais malgré le peuple. Dostoïevski s’oppose à cette opinion et justifie ainsi sa condamnation : « L’exil, c’était juste ; le peuple nous aurait condamnés ».

Une des principales critiques que Dostoïevski adresse aux occidentalistes, c’est justement leur méconnaissance du peuple. Chatov crie à Stéphane Trophimovitch : 

Eux tous et vous tous avec eux, vous avez perdu de vue le peuple russe et Biélinski surtout ; cela se voit ne serait-ce que par cette seule lettre à Gogol. Biélinski, exactement comme ce « Curieux » de Krylov, n’a pas remarqué l’éléphant au muséum, mais a concentré toute son attention sur les insectes sociaux français et il s’en est tenu là.

 Et Dostoïevski confie dans une lettre à Maïkov, en août 1867 : 

J’ai remarqué que Tourguéniev (comme tous ceux qui sont depuis longtemps éloignés de la Russie) ignore tout ce qui se passe dans le pays (bien qu’ils lisent les journaux). Ils sentent si peu la Russie qu’ils ont cessé de comprendre les choses les plus simples qui la concernent.

 Ce qui est grave, dans le déracinement avec la terre et avec le peuple, c’est que ce fait implique la perte de la foi. Chatov parle clairement là-dessus : 

Or qui n’a pas de peuple n’a pas de Dieu ! Soyez certains que tous ceux qui cessent de comprendre leur peuple et perdent tout lien avec lui, perdent aussitôt, au fur et à mesure, la foi de leurs pères, deviennent soit des athées, soit des indifférents. Je dis la vérité ! C’est un fait qui se vérifie.

 Le type de ces déracinés, le plus illustre d’entre eux, c’est le célèbre Tourguéniev. Les relations entre Dostoïevski et Tourguéniev sont d’un grand intérêt pour nous, car elles nous donnent l’image du drame de la conscience russe dans ce milieu et cette fin du XIXe siècle. Face à Tourguéniev, athée, cosmopolite, occidentaliste, Dostoïevski se dresse avec la foi en la Russie, la défense de la personnalité et de la liberté humaine face au destin. Les rapports entre les deux hommes apparaissent au grand jour dans une lettre de Dostoïevski adressée à Maïkov : 

Gontcharov m’a parlé sans cesse de Tourguéniev, de sorte que je me suis décidé de faire à ce dernier la visite que j’avais toujours ajournée. J’y suis allé à midi et l’ai trouvé en train de déjeuner. Je vous l’avoue en toute sincérité, je n’ai jamais éprouvé pour lui la moindre sympathie. (Le pire c’est qu’à Wiesbaden, en 1867, je lui ai emprunté 50 thalers que je ne lui ai jamais rendus !) Je n’aime pas ses embrassades aristocratiques forcées : il vous ouvre les bras et s’arrange pour vous tendre la joue. Il fait son petit général ; mais c’est surtout son livre, la Fumée, qui m’a exaspéré. Il m’a dit lui-même que l’idée principale, le point capital de ce livre était contenu dans la phrase : « Si la Russie devait disparaître, il n’en résulterait aucun bouleversement, car ce ne serait pas une perte pour l’humanité ».

 On peut imaginer la colère Dostoïevski, le défenseur de « l’idée russe », devant une telle position ! Il ajoute plus loin dans sa lettre : 

Tourguéniev a dit entre autres que nous devrions ramper devant les Allemands, qu’il existe une seule et inévitable voie – la civilisation, et que s’efforcer de faire du russisme et de vouloir être indépendant ne sont que bêtise et cochonnerie. Il m’a dit qu’il écrivait un grand article contre tous les russophiles et slavophiles. Je lui ai donné le conseil de faire venir de Paris un télescope pour plus de commodité. Pourquoi ? me demanda-t-il. « Parce que la Russie est si loin d’ici, répondis-je, qu’il vous faut un télescope pour nous prendre dans votre champ de vision et nous examiner ; ce serait vraiment trop difficile sans cela. Il s’est mis en colère ».

 Enfin, comme Dostoïevski s’est mis à faire quelques critiques sur le compte des Allemands, Tourguéniev lui rétorque : « En parlant ainsi vous m’offensez personnellement. Sachez que je me suis installé ici définitivement, je me considère non comme Russe mais comme Allemand, et j’en suis fier ! » Ce qui ne l’empêche pas de retourner en Russie, où il reçoit de la part de la jeunesse un accueil enthousiaste. Au cours de lectures publiques, il se réconcilie apparemment avec Dostoïevski. Disons encore, avant de finir sur ce point, que Dostoïevski a donné dans les Démons, avec le personnage de Karmazinov, une caricature de Tourguéniev aussi mordante que drôle.

Nous avons vu que les occidentalistes avaient perdu la foi envers le Christ et envers la Russie. Mais il leur faut une foi pour vivre ; ils la placent dans la civilisation occidentale, notamment dans l’Allemagne. C’est l’idée qu’exprime Stéphane Trophimovitch : « La Russie est un trop grand malentendu pour que nous puissions en venir à bout seuls, sans les Allemands et sans travailler ».

Il existe une autre issue, encore plus sombre, mais très caractéristique de l’esprit russe : puisqu’il est avéré que la Russie n’a aucune valeur, ne présente aucun idéal valable, qu’elle est parfaitement inutile, il est aussi tout à fait inutile d’y vivre, et l’on se suicide. C’est le cas de Kraft, dans l’Adolescent. L’étudiant Dergatchov dit de Kraft : « Il en est arrivé à cette conclusion que le peuple russe est un peuple de second ordre, un peuple qui servira d’instrument à une race plus noble, mais n’aura pas de rôle propre dans les destinées de l’humanité ».

En fait, le cas de Kraft fait figure d’exception. La plupart de ceux qui pensent comme lui, préfèrent transformer la Russie en l’occidentalisant. Dans les années 40, les libéraux soutiennent cette idée dans un flot de paroles. Les Netchaïévistes, dans les années 60, entreprennent déjà un début d’action révolutionnaire, qui ira toujours croissant jusqu’à l’éclatement des révolutions de 1905 et de 1917. Non seulement, selon Dostoïevski les occidentalistes éprouvent un détachement plein de mépris envers la Russie, mais une haine implacable : 

Mais voici ce que j’ai remarqué, écrit-il à Maïkov : Tous ces méchants petits libéraux et progressistes, pour la plupart de l’école de Biélinski, n’ont pas de plus grand plaisir, de plus grande satisfaction que de dire du mal de la Russie. Voilà ce qui les différencie des partisans de Tchernychevski : ces derniers se contentent d’injurier la Russie et souhaitent ouvertement (et de préférence) qu’elle disparaisse. Les rejetons de Biélinski, eux, déclarent qu’ils aiment la Russie. Pourtant, non seulement ils ont la haine de tout ce que la Russie peut avoir d’original, au point de le nier et de le tourner en ridicule avec délices, mais je crois qu’ils seraient malheureux, malheureux jusqu’au tourment, jusqu’à la souffrance, jusqu’au désespoir, si on leur opposait quelque fait indiscutable, impossible à tourner en dérision, un fait qu’ils soient obligés de reconnaître.

 Dostoïevski développe ces thèmes dans les cinq romans-tragédies, notamment dans les Démons. La première ébauche des Démons était un pamphlet écrit sous le coup de l’émotion après le meurtre d’Ivanov par Netchaïev. Dostoïevski disait son intention à Maïkov : 

Ce que j’écris est un livre à tendances, j’ai envie de dire ce que je pense sans me gêner. Sûrement les nihilistes et les occidentalistes vont crier que je suis un rétrograde. Que le diable les emporte, mais je dirai tout, absolument tout. 

 A la même époque, Dostoïevski songeait à un grand roman : l’Athéisme, qui devait prendre plus tard le titre : la Vie d’un grand pécheur (ou plutôt : Hagiographie d’un grand pécheur). Ce roman devait exprimer les idées essentielles de Dostoïevski, qui sont contenues, en réalité, dans les Démons, dans l’Adolescent et dans les Frères Karamazov. Peu à peu, de simple pamphlet, les Démons s’enrichissent, deviennent une œuvre artistique, avec l’introduction du personnage de Stavroguine. A partir de ce moment, Dostoïevski abandonne la Vie d’un grand pécheur. Ainsi, les Démons prennent leur ampleur ; autour de l’esprit du Mal, Stavroguine, grouille une foule de diablotins, Verkhovenski et sa bande.

Deux figures de la réalité inspirent le personnage de Verkhovenski : Spechniev et Netchaïev. Nous avons vu plus haut le rêve de Spechniev : « User de tous les moyens propres à propager le socialisme, l’athéisme, le terrorisme, bref toutes les bonnes choses de ce monde ». Les rapports entre Netchaïev et l’étudiant Ivanov sont équivalents aux rapports entre Verkhovenski et Chatov. Mais, contrairement à la figure éminemment tragique de Netchaëv, Verkhovenski présente un aspect bouffon ; ce n’est pas Satan, mais un diablotin continuellement agité ; le voici tel qu’il apparaît pour la première fois dans le roman : 

Il parle rapidement, précipitamment, mais en même temps avec assurance et sans chercher ses mots. Ses idées sont calmes, en dépit de sa précipitation apparente, nettes et définitives – cela frappe particulièrement. Sa diction est étonnamment claire ; ses paroles s’égrènent comme de gros grains lisses, toujours choisis et toujours à votre disposition. Au début, cela vous plaît, mais ensuite cela vous répugne et précisément à cause de cette diction trop nette, de ce chapelet de paroles toujours prêtes. On finit par se figurer en quelque sorte qu’il doit avoir une langue d’une forme spéciale, extraordinairement longue et mince, extrêmement rouge et avec un bout exceptionnellement pointu tournant sans arrêt et malgré lui

. Notons en passant qu’au contraire Chatov, comme Kirilov, s’exprime avec difficulté.

La bouffonnerie et le ridicule éclatent aussi dans la réunion chez « les nôtres », qui rappelle un peu le Congrès de la Paix de Genève dont Dostoïevski dit dans une lettre à sa nièce Sophie Alexandrovna Ivanova : 

Je suis tombé juste au moment du Congrès de la Paix. Garibaldi y est venu aussi, mais il est reparti bien vite. On ne pourrait imaginer ce que ces messieurs socialistes et révolutionnaires – que j’ai vus pour la première fois, non dans des livres, mais de mes propres yeux – ont pu débiter du haut de la tribune devant 5000 auditeurs ! Aucune description ne saurait la rendre. Ridicule, faiblesse, gâchis, discorde, contradictions ! Et cette racaille agite le malheureux monde ouvrier ! C’est triste. Ils ont commencé par déclarer que pour faire la paix sur terre, il faudrait exterminer la religion chrétienne, supprimer les grands États et en faire de petits, anéantir les capitaux, établir par décret la communauté des biens, etc. Tout ça, sans la moindre justification, exactement comme ils l’ont appris par cœur 20 ans auparavant, sans y rien changer. Surtout, selon eux, il faut agir par le fer et le feu ; ce n’est qu’après l’anéantissement de tout que la paix règnera.

 Bouffonnerie, certes, mais tragique souvent, et dangereuse pour l’ordre établi. Avec ces paroles de Verkhovenski à Stavroguine, on atteint au lyrisme de la destruction : 

Savez-vous que dès maintenant nous sommes terriblement forts ? Les nôtres ne sont pas seulement ceux qui égorgent et incendient, et ceux qui font le coup de feu classique et qui mordent. Ceux-là ne font que gêner. Sans discipline, je ne comprends rien. C’est que je suis un escroc et non un socialiste, ha ! ha ! Écoutez, je les ai tous comptés : l’instituteur qui rit avec les enfants de leur Dieu et de leur berceau est déjà à nous. L’avocat qui défend l’assassin instruit en alléguant qu’il est plus évolué que ses victimes et que, pour se procurer de l’argent, il ne pouvait pas ne pas tuer, est déjà à nous. Les écoliers qui tuent un paysan pour éprouver des sensations sont à nous. Les jurés qui acquittent tous les criminels sans exception sont à nous. Le procureur qui tremble à l’audience de ne pas être assez libéral est à nous, à nous. Les administrateurs, les littérateurs, oh ! les nôtres sont nombreux, extrêmement nombreux, et ils ne le savent pas eux-mêmes.

 Verkhovenski, on le voit, s’attaque aux fondements de la société, et non à ses formes politiques ou sociales. Et le voilà qui prédit dans un élan de folie l’avenir tel qu’il le conçoit à Stavroguine : 

Une ou deux générations de débauche sont pour le moment indispensables ; une débauche inouïe, sordide, où l’homme se transforme en une ordure ignoble, poltronne, cruelle, égoïste – voilà ce qu’il faut ! Et avec cela encore du « sang bien frais » pour qu’on s’habitue. Nous proclamerons la destruction… Nous allumerons des incendies… Nous répandrons des légendes… Le soulèvement commencera ! Ce sera un vacillement comme le monde n’en a jamais encore vu… La Russie s’enténèbrera, la terre pleurera ses anciens dieux… Et c’est alors que nous lancerons … Qui ? – Le tsarévitch Ivan. – Qui ? – Le tsarévitch Ivan ; vous, vous !

 Une telle attitude convient à l’exaltation d’un Verkhovenski, mais non à l’action froide, précise et calculée d’un Netchaïev. Ce dernier est l’auteur d’un Catéchisme révolutionnaire où il énumère les devoirs du révolutionnaire et son but. En voici quelques extraits : 

Le révolutionnaire est un homme condamné d’avance : il n’a ni intérêts personnels, ni affaires, ni sentiments, ni attachement, ni propriété, ni même de nom. Tout en lui est absorbé par un seul intérêt, une seule pensée, une seule passion : la révolution ». Les révolutionnaires forment une sorte de confrérie dont le but est : « L’entière libération et le bonheur du peuple – c’est-à-dire des travailleurs. Mais, convaincue que cette libération et ce bonheur ne sont possibles qu’au moyen d’une révolution populaire qui balayerait tout sur son passage, la confrérie contribuera de toutes ses forces et de toutes ses ressources au développement et à l’extension des souffrances qui épuiseront la patience du peuple et le pousseront à un soulèvement général.

 On trouve au moins dans cette déclaration le mérite de la clarté. Mais ici éclate une contradiction que Dostoïevski attaque souvent avec violence ; au début du paragraphe, on donne comme but le bonheur du peuple, et à la fin du même paragraphe, on insiste sur la nécessité absolue d’accroître à tout prix les souffrances de ce peuple, en vertu d’un bonheur futur tout platonique. En fait le véritable but de ces gens, pense Dostoïevski, c’est la destruction générale d’un ordre qu’il est nécessaire de changer, certes, mais en le transformant de l’intérieur, solution plus délicate que de tout anéantir pour rebâtir ensuite.

Quelle est la situation au moment où les Netchaïévistes proclament leur doctrine ? Ce n’est pas encore le stade de la destruction générale, mais un désordre se manifeste dans tous les domaines en Russie. Sur le plan individuel, le XIXe siècle débute par la maladie romantique de l’ennui, caractérisée par l’Eugène Onéguine de Pouchkine ou l’Oblomov de Gontcharov ; à cet ennui tout aristocratique succède la perte de la foi, le fatalisme exprimé dans les Fumées de Tourguéniev. Dans les faits divers des journaux, on remarque de nombreux suicides (Dostoïevski s’intéresse beaucoup à ce problème, cherche à en savoir les causes).

La famille ne contient plus l’individu dans un milieu solide ; elle-même s’effondre dans le désordre. Dans l’œuvre de Dostoïevski, le rôle de la famille tient une place importante ; en opposition aux familles solides de Tolstoï, maintenues par la tradition et l’amour mutuel de ses membres, les Levine, les Rostov, Dostoïevski peint les familles de hasard, dont les membres sont dispersés aux quatre vents. Niétotchka Nezvanova passe en étrangère dans diverses familles ; avec les Marméladov, Dostoïevski montre les ravages de la boisson. Lorsque le prince Mychkine arrive en Russie, il n’a qu’un vague lien de parenté avec les Epantchine.

Le plus pénible, dans ces familles de hasard, c’est la situation faite aux enfants. Dans les Démons, Pierre Stépanovitch Verkhovenski est envoyé chez une tante quelconque, loin de son père. Dans l’Adolescent, Arcadi est mis dans la sinistre pension Touchard, et Versilov vit dans deux familles, une légitime et une autre illégitime. Les frères Karamazov représentent la famille de hasard par excellence ; seulement, chez eux, il y a une union souterraine, « la force vitale des Karamazov ». Les trois enfants sont élevés chez des étrangers. Et Mioussov, qui se charge de l’aîné, Dmitri : 

Il devait raconter par la suite, durant de longues années, comme pour mieux caractériser Fédor Pavlovitch, qu’au moment où il lui parla du petit, celui-ci parut tout d’abord ne pas comprendre de quel enfant il s’agissait et fit mine de s’étonner à l’idée qu’il eût un fils, quelque part dans la maison. En admettant qu’il eût quelque exagération dans le récit de Pierre Alexandrovitch, il ne devait guère s’écarter beaucoup de la vérité.

 Dans le Journal d’un Écrivain, Dostoïevski insiste à plusieurs reprises sur l’importance d’une enfance heureuse dans une famille saine. Et Aliocha Karamazov déclare aux enfants sur la tombe d’Ilioucha : 

Sachez donc qu’il n’existe rien de plus fort, de plus pur, de plus sain et de plus bienfaisant dans notre vie qu’un bon souvenir, surtout s’il est entré en nous pendant notre enfance, sous le toit paternel. On vous parle beaucoup de votre éducation. Or un souvenir radieux et sacré, que l’on porte en soi depuis l’enfance, constitue la meilleure des éducations.

 S’il y a tant de familles de hasard, c’est que la Russie elle-même est ébranlée dans ses fondements. Dans le fameux morceau du procès des Karamazov, le procureur Hippolyte Kirillovitch déclare : 

Le plus grave est qu’un grand nombre de nos causes criminelles nationales, de nos causes russes, témoignent d’une sorte de déchéance collective, générale, d’une sorte de malheur qui nous est commun à tous, qui s’est enraciné profondément dans nos mœurs, et contre lequel il est devenu, par conséquent, malaisé de lutter.

 Qu’on songe à l’épisode de Vlass, le paysan qui parie d’obéir en tout à un de ses camarades et doit tirer alors sur une hostie. Les scènes des Démons avec les von Lembke au couvent montrent les forces de destruction en activité jusque dans les hautes sphères de la société. Dans l’Idiot aussi, on trouve une peinture du désordre actuel. 

Il y a très peu de gens honnêtes ici, dit Kolia au prince Mychkine, au point qu’on ne peut avoir de l’estime pour personne… Et remarquez, prince, à notre époque, il n’y a que des aventuriers. Et justement chez nous, en Russie, dans notre aimable patrie. Comme tout cela s’est-il produit, je n’y comprends rien. Il semble que tout cela était bien solide, et que voyons-nous maintenant… Les parents, les premiers ont tourné casaque et ils ont même honte de leur ancienne morale. Par exemple, à Moscou, un père a enseigné à son fils qu’il ne faut s’arrêter devant rien pour gagner de l’argent.

 Le nombre croissant des meurtres et leur caractère particulier prouve le malaise général de la société. Le prince Mychkine remarque : 

Je sais bien qu’autrefois aussi il y a eu beaucoup de crimes et d’aussi horribles ; il n’y a pas longtemps encore, j’ai visité des prisons et j’ai réussi à parler à des criminels et à des inculpés. Il existe des criminels, plus terribles même que celui-là, qui ont tué plus de dix personnes sans en témoigner aucun repentir. Mais voici ce que j’ai remarqué à cette occasion : même le plus endurci et le plus impénitent des assassins sait tout de même qu’il est un criminel, c’est-à-dire qu’il estime en toute conscience avoir mal agi, bien qu’il n’en éprouve aucun repentir. Il en est ainsi de chacun d’entre eux, tandis que ceux dont vient de parler Eugène Pavlovitch ne veulent même pas se considérer comme des criminels et estiment avoir le droit d’agir ainsi… et avoir même bien agi, c’est-à-dire, c’est presque cela. C’est en cela que réside, à mon avis, une différence effrayante. Et notez que ce sont tous de jeunes gens, c’est-à-dire précisément d’un âge où il est le plus facile de subir sans défense l’influence d’une idée déformée.

 Cet état d’esprit et ces idées déformées sont entretenues et propagées avec la réforme des tribunaux. Dostoïevski, dans le Journal d’un Écrivain, se dresse contre les avocats qui s’efforcent d’embrouiller les faits. La plaidoirie du défenseur de Gorski, dont on parle dans l’Idiot, et qui a eu lieu réellement témoigne de cet embrouillement des idées : 

Nous voyons un jeune homme de dix-huit ans, plein de forces, qui veut vivre et être utile à la société : mais il a, pour ce faire, besoin de formation et pour cette formation il lui faut des ressources. Or ces ressources lui manquent… Il est très naturel qu’il ait conçu un plan pour se les approprier par n’importe quel moyen, pour pouvoir venir en aide à sa famille et subsister lui-même ; il ne trouve qu’une seule solution : le crime. Je ne pense pas qu’il existe beaucoup de jeunes gens qui n’eussent pas eu l’idée d’user de n’importe quel moyen pour atteindre leur but, y compris le crime.

 

On s’aperçoit aussitôt de la ressemblance de ce cas réel avec Crime et Châtiment. La plaidoirie des Frères Karamazov est aussi, dans une certaine mesure, la parodie de celle du défenseur de Gorski, avec, comme excuse du meurtre, l’évocation du milieu qui fait tout pardonner.

Ce désordre dans les idées, ce bouleversement des notions les plus fondamentales, importé d’Europe pas l’esprit d’incroyance, représente pour Dostoïevski l’apparition sur terre de l’Antéchrist. Il faut maintenant étudier la doctrine sur laquelle il va s’appuyer pour régner sur le monde jusqu’à l’avènement final du christianisme. 

3Doctrine de l’Antéchrist3

 On pourrait dater la première conquête de l’Antéchrist dans l’histoire humaine à la Révolution française ; c’est à cette époque que prend véritablement naissance le monde moderne détaché de Dieu , et dont le mot d’ordre est la fameuse formule : liberté – égalité – fraternité. Dostoïevski ne juge pas la formule mauvaise en soi, mais il critique l’interprétation des Occidentaux qui lui semble erronée. Fait intéressant, pour lui, la doctrine du christianisme formule aussi les grands principes de l’égalité et de la fraternité ; la différence avec la formule européenne, c’est qu’elle se termine ainsi : liberté, égalité, fraternité ou la mort. Dostoïevski s’oppose à l’emploi de la force pour établir la justice et la liberté sur le monde et il pense que le désir d’instaurer cet ordre nouveau hors de Dieu et contre le Christ conduit à des résultats contraires. Au lieu de la liberté s’établit la tyrannie la plus odieuse, l’égalité fait place à la domination d’une minorité sans scrupules, et la fraternité déchoit dans la haine mutuelle des hommes.

Par orgueil, dû en grande partie au développement des connaissances humaines dans tous les domaines et particulièrement dans les sciences, depuis la Renaissance, l’homme, l’Européen, s’est détaché de Dieu en qui il voyait un obstacle à sa liberté et dès lors a voulu établir par lui-même le bonheur sur terre. Dostoïevski ne juge pas néfaste en soi le progrès scientifique mais il se montre réticent envers lui en considérant tout l’orgueil que l’homme en tire ; il le dit par la bouche de Zossime : « La science ne sert que les orgueilleux et les oppresseurs ». Les hommes se croient davantage libres, mais Zossime met le doigt sur un point douloureux : 

Le monde se réclame de la liberté, de nos jours tout particulièrement, mais à quoi mène-t-elle et que voyons-nous s’affirmer en son nom ? L’asservissement des âmes et le suicide moral. Le monde dit : « Tu as des besoins et tu dois chercher à les satisfaire, car tu as autant de droits que les riches et les grands. Ne crains pas tes désirs, mais accrois leur nombre tout au contraire ». Voilà la doctrine d’aujourd’hui. C’est ainsi qu’on conçoit la liberté ; or à quoi aboutit le prétendu droit de multiplier ses besoins ? Chez les riches, il engendre l’isolement et la mort intérieure, chez les pauvres, l’envie et le meurtre.

 L’Europe est déjà atteinte de ce mal ; d’où les conflits sociaux qui la déchirent : 

En Europe, les peuples se dressent contre les riches et veulent les combattre par la force. Leurs meneurs les conduisent partout à l’effusion de sang en leur enseignant que leur colère est juste. Mais la colère est maudite, parce qu’elle est cruelle.

 Là où le peuple s’est emparé du pouvoir, il est contraint, pour ne pas tomber dans les mêmes injustes différences de niveau social de jadis, d’instaurer l’égalité. Mais les résultats en sont funestes et contradictoires ; on aboutit à la tyrannie, au chigaliovisme : « Partant de la liberté illimitée, j’aboutis au despotisme illimité ». Et Verkhovenski développe l’idée de Chigaliov : 

Chacun appartient à tous et à chacun. Tous des esclaves et dans l’esclavage tous égaux. Dans les cas extrêmes, la calomnie et l’assassinat, mais, surtout, l’égalité. Tout d’abord on abaisse le niveau de l’instruction, des sciences et des talents. Un niveau élevé des sciences et des talents n’est accessible qu’aux esprits supérieurs, plus d’esprits supérieurs ! Les esprits supérieurs se sont toujours emparé du pouvoir et ont été des despotes. Les esprits supérieurs ne peuvent pas ne pas être des despotes et ils ont toujours perverti plus qu’ils n’ont été utiles ; on les chasse ou on les exécute. A Cicéron on coupe la langue, à Copernic on crève les yeux, Shakespeare est lapidé,voilà le chigaliovisme ! Les esclaves doivent être égaux : sans despotisme il n’y a jamais encore eu ni liberté ni égalité, mais dans le troupeau il doit y avoir égalité, et voilà le chigaliovisme ! 

 C’en est fait de la liberté et de l’égalité ; quant à la fraternité, elle obéit à une conception tout aussi fausse : « L’Occidental entend la fraternité comme une grande force motrice de l’humanité, sans se douter qu’on ne peut la prendre nulle part, si elle n’existe pas dans la réalité ». (Notes d’Hiver sur les Impressions d’Été). D’ailleurs, la vérité économique a bien vite remplacé cette fraternité encombrante ; Loujine, dans Crime et Châtiment se fait l’apologiste de cette vérité économique : 

Je suppose que jusqu’à présent on m’ait dit : « Aime ton prochain », et que je l’aie aimé : qu’en est-il résulté ? poursuivit Pierre Pétrovitch avec une hâte peut-être excessive. - Il en est résulté que j’ai déchiré mon manteau en deux, que je l’ai partagé avec mon prochain, et que nous sommes restés tous deux à moitié nus, conformément au proverbe russe : « Qui court deux lièvres à la fois, n’en attrape aucun ». Or la science déclare : aime-toi toi-même avant tous les autres, car tout, dans le monde, est fondé sur l’intérêt personnel. N’aimant que toi, tu feras tes affaires comme il faut, et ton manteau restera entier. La vérité économique ajoute que plus il se crée dans la société d’affaires privées, autrement dit plus il s’y trouve de manteaux entiers, et plus les fondements sur lesquels elle repose, acquièrent de solidité, et mieux s’organise l’œuvre commune. Donc, en acquérant des biens uniquement et exclusivement pour moi, j’en acquiers du même coup pour tous ; d’où il résulte que mon prochain obtient un peu plus de la moitié d’un manteau, et cela non grâce à des largesses privées, individuelles, mais par la suite de la prospérité générale.

 La noble candeur de Pierre Pétrovitch se passe de commentaires. Au lieu de la fraternité dans la liberté et l’égalité, on aboutit à l’égoïsme capitaliste le plus outrancier ; l’intérêt privé mène chacun et il en résulte l’isolement des hommes, comme le remarque tristement Zossime : 

A l’heure actuelle, chacun s’efforce de goûter la plénitude de la vie en s’éloignant de ses semblables et en recherchant son bonheur individuel. Mais ces efforts, loin d’aboutir à une plénitude de vie, ne mènent qu’à l’anéantissement total de l’âme, à une sorte de suicide moral par un isolement étouffant. A notre époque, la société s’est décomposée en individus, qui vivent chacun dans leur tanière comme des bêtes, se fuient les uns les autres et ne songent qu’à se cacher mutuellement leurs richesses.

 Telle est la définition de l’homme du Souterrain, celui que nous allons étudier maintenant. 

3La réaction individualiste3

 « Je suis un malade… Je suis un homme méchant. Je n’ai rien qui séduise ». Tel est l’abord peu favorable sous lequel se présente de lui-même l’homme du Souterrain. Nous verrons plus loin qui il est vraiment. Examinons en premier la position qu’il défend vis-à-vis du paradis sur terre que préconisent les socialistes. Leur théorie tient dans ces mots : 

L’homme ne commet de bassesses que parce qu’il ignore ses propres intérêts. Si on l’éclaire, si on lui ouvre les yeux sur ses intérêts, véritables, normaux, l’homme cesse immédiatement de mal agir, et se fait bon, plein de noblesse.

 Et ils jugent ainsi les intérêts de l’homme : « Vos intérêts se trouvent dans la prospérité, la richesse, la liberté, la tranquillité ». Nous entendons là le langage de la raison, mais l’homme ne le comprend pas, pense l’homme du Souterrain, car son être profond n’obéit pas à la raison. Au fond, l’homme est un être irrationnel : 

Quel qu’il soit, toujours et partout, l’homme aime agir suivant sa volonté et non comme l’ordonnent la raison et l’intérêt ». Le premier mobile de l’action de l’homme, c’est sa volonté : « Ma volonté personnelle, libre, indépendante, mon caprice personnel, même le plus fou, ma fantaisie, parfois poussée jusqu’à la démence – voilà cet intérêt le plus précieux que l’on oublie, qui ne trouve place dans aucune classification, et qui, toujours, réduit en miettes tous les systèmes et toutes les théories.

 L’homme du Souterrain, après avoir établi la primauté de la volonté individuelle, porte son attaque contre la raison : « Que sait la raison ? Elle ne sait que ce qu’elle réussit à apprendre ». Du reste, il suffit de jeter un regard sur l’histoire humaine pour voir le peu de place qu’y tient la raison : « Bref, on peut tout dire sur l’histoire universelle, tout ce qui peut naître dans une imagination dérangée. Mais impossible d’affirmer que la raison l’inspire ». L’homme du Souterrain s’insurge ; il rejette avec rage la loi du « deux et deux font quatre », contre toute logique, malgré les imprécations des honnêtes gens : 

Toute protestation est impossible, criera-t-on. Certes, deux fois deux font quatre ! Qu’importent à la nature vos permissions ! Elle ne fait aucun cas de vos désirs et n’a pas à savoir si les lois vous conviennent ou non. Vous êtes contraints de l’accepter telle qu’elle est, avec toutes les conséquences de cette réalité. Un mur, donc il y a un mur qui existe… et cætera, et cætera… « Mais, Seigneur ! qu’ai-je à faire des lois de la nature et de l’arithmétique, alors que, pour une raison ou pour une autre, ces lois et le deux fois deux ne me plaisent pas ? Je ne pourrai évidemment pas briser ce mur avec mon front, si les forces me manquent. Mais je n’accepterai pas la chose, uniquement parce qu’un mur de pierre se trouve devant moi et que les forces me font défaut ».

 Cette révolte forcenée contre les lois de la raison se dresse aussi contre tous ceux qui prétendent édifier le monde de la raison, élever une nouvelle tour de Babel, construire le palais de cristal du paradis sur terre : 

Vous croyez au palais de cristal auquel on ne pourra tirer la langue, à la dérobée, ni montrer secrètement le poing ; il est à jamais indestructible. Mais je le crains, ce palais, car il est en cristal. Impossible de le détruire, et on ne peut lui tirer la langue, même en secret.

 En fait, les socialistes prennent l’homme pour un animal, ne tiennent pas compte de sa volonté et de son caprice : 

Peut-être cet édifice ne lui plaît-il que de loin, non de près ? Il n’éprouve du plaisir qu’en le construisant et n’aurait aucune joie à l’habiter : aussi le laisse-t-on ensuite aux animaux domestiques, aux fourmis, aux moutons, à d’autres bêtes. Les fourmis, elles, jouissent d’un goût différent : elles possèdent un édifice étonnant qui défie les siècles : la fourmilière.

 Il met le doigt sur une des caractéristiques de l’homme, qui refuse d’être comblé et qui trouve son seul plaisir dans la quête éternelle d’un idéal.

A la fourmilière socialiste, l’individu oppose son souterrain. Qu’est-ce donc que cette tanière ? En voici déjà la description matérielle : « Ma chambre est laide, sordide, à l’extrémité de la ville ». Voilà pour l’aspect extérieur ; quant à l’idée du Souterrain, c’est tout d’abord la solitude et la haine d’autrui. L’homme du Souterrain est seul, unique : « Une autre circonstance ne tourmentait aussi alors : personne ne me ressemblait et je ne ressemblais à personne. « Je suis unique, alors qu’ils sont tous », me disais-je en m’abîmant dans mes réflexions ». D’où provient cette haine farouche envers ses semblables ? Il faut dire que l’homme du Souterrain a une conscience aiguë de son insignifiance ; c’est un humilié et un offensé, qui a perdu toute personnalité ; en même temps, il éprouve un amour-propre sans bornes, il refuse de se mêler aux autres et se terre dans son immonde souterrain. Là, il aperçoit clairement la réalité, qu’il traduit dans l’image de la petite souris : « Une petite souris, très grandement consciente, mais tout de même un souriceau… » Plus il se vautre dans la conscience de sa nullité, plus son orgueil devient démesuré : » D’abord, je suis coupable parce que je suis plus intelligent que tous ceux qui m’entourent ». Le plus dramatique, peut-être, chez lui, c’est qu’il surmonte la contradiction entre la conscience de son néant et son orgueil dans la volupté de l’humiliation : 

Ainsi, j’ai un amour-propre énorme. Je suis aussi méfiant et susceptible qu’un bossu, qu’un nain. Et, cependant, j’eus des heures où, s’il m’était arrivé de recevoir une gifle, j’en eusse été content. Je parle sérieusement : j’aurais su là aussi découvrir un genre de délectation, évidemment la volupté du désespoir.

 Tel est l’homme du Souterrain. Pourtant si repoussant soit-il, si plein soit-il de rancœur contre tout et contre tous, à commencer par lui-même, il nous apporte, dans la vision générale de Dostoïevski, un élément positif : le refus de la fourmilière socialiste impersonnelle, qui reviendrait, somme toute, à mettre le souterrain au grand jour ; des souris, des fourmis, c’est l’équivalent. Contre l’impersonnalité, il prône le caprice, l’élément original de chaque individu : 

« Messieurs, le caprice ne serait-il pas ce que notre prochain possède de plus utile au monde, surtout dans certaines circonstances ? De plus utile, même s’il s’avère nuisible et contredit les conclusions les plus saines de notre raisonnement, parce qu’il nous conserve l’essentiel, le plus cher- notre personnalité, notre individualité… »

 Voilà donc le grand mot lâché : la personnalité. Toute l’œuvre de Dostoïevski est là-dedans : la recherche et la défense de la personnalité humaine, de sa dignité.

Le critique Motchoulski écrit : « Il a consacré toute son énergie créatrice à lutter pour la nature spirituelle de l’homme, à défendre sa dignité, sa personnalité et sa liberté ». Le premier personnage de Dostoïevski, Makar Diévouchkine, être faible et humilié, mais doué d’une personnalité propre, de sentiments profonds, répond déjà à cet idéal ; quelle émotion vraie et profonde lorsque le général, son Excellence, daigne lui tendre la main ! Et le dernier personnage, celui en qui repose l’avenir, Aliocha, est le type de la personnalité humaine : il connaît toute l’échelle humaine, toute l’étendue de ses passions, de l’insecte à l’ange, il s’affirme et se prépare à son action future, sans toutefois agir résolument. C’est une personnalité en train de se trouver.

D’un certain point de vue, on pourrait même dire que, chez Dostoïevski, on ne rencontre pas vraiment de personnalité accomplie. Même au bagne, Raskolnikov a encore un long chemin à parcourir avant d’atteindre sa personnalité nouvelle. Le prince Mychkine, lui, est un échec malgré toutes ses belles qualités ; il présente un caractère angélique plus qu’humain ; en effet, son amour, tant pour Aglaé que pour Nastassia Philippovna provient d’un sentiment de compassion et non de la flamme d’une passion. Quant à Stavroguine, à l’opposé, cet être démoniaque vit sans fondements : il se dit citoyen d’Uri, de n’importe où. Si Versilov est aussi un déraciné, il va du moins à la recherche de lui-même ; seulement il subit une tension trop violente entre les forces du bien, de l’humilité et celles de l’orgueil. Zossime seul atteint presque à la perfection, mais lui-même ne se juge pas encore accompli et il envoie son cher élève, Aliocha, se parfaire dans le monde, en résistant aux tentations qu’il présente et en aidant ses prochains.

Les personnages féminins nous offrent des personnalités tout autant incomplètes. Malgré son innocence, Sonia Marméladov se trouve dans une situation inférieure. Nastassia Philippovna est aussi une victime de la société, en la personne de Totski ; l’autre héroïne de l’Idiot, Aglaé, parfaitement innocente et pure, agit cependant avec trop d’espièglerie et de caprice pour servir de modèle de personnalité accomplie. La femme de Makar Dolgorouki, Sophie Andréiévna est coupable envers son mari, faute qu’elle accepte d’ailleurs avec une humilité admirable. Quant à Lisa des Frères Karamazov, elle montre des instincts pervers, a des relations mystérieuses avec Ivan. Grouchenka et Catherine Ivanovna présentent un parallèle assez exact avec Nastassia Philippovna et Aglaé.

Quels sont donc les obstacles à la pleine réalisation de la personnalité ? Chez les femmes, dans la plupart des cas, c’est une faute commise volontairement ou subie ; les hommes, eux, rencontrent sur leur route leur double qui freine leur développement et cherche à le rendre négatif. Le thème du Double est capital dans la littérature romantique. Chez Dostoïevski, il prend une valeur métaphysique très nette. C’est d’ailleurs le premier thème qu’il traite après le succès des Pauvres Gens, mais le Double n’a pas reçu encore toute la grandeur tragique qu’il contient en puissance. Notons toutefois que le personnage de Goliadkine junior est rendu possible par la totale impersonnalité de Goliadkine senior qui se fait évincer par son homonyme. Dostoïevski lui-même avouait au sujet du Double : « Cette nouvelle ne m’a pas du tout réussi, mais son idée avait été assez claire, et je n’ai jamais introduit une idée plus grande dans la littérature ». En fait, il faut attendre les grands romans pour voir ce thème prendre toute son ampleur.

Raskolnikov a deux doubles ; un vieillard qui soupçonne son crime et Svidrigaïlov. Le cas du vieillard est intéressant, car, sans être à proprement parler un double de Raskolnikov, il agit comme le ferait un double, en faisant intrusion dans la personnalité de Raskolnikov et en l’appelant assassin dans cette véritable scène de cauchemar : 

Raskolnikov se précipita sur les traces du petit commerçant, et l’aperçut aussitôt qui marchait de l’autre côté de la rue, d’un pas égal et lent, les yeux rivés au sol, d’un air songeur. Il eut tôt fait de le rattraper, mais pendant quelque temps il se contenta de lui emboîter le pas. Enfin il le rejoignit et regarda de biais son visage. L’autre le remarqua aussitôt, lui jeta un coup d’œil rapide, mais baissa de nouveau les yeux ; ils marchèrent ainsi, côte à côte, pendant une minute, sans dire un mot. (…) L’homme leva les yeux et fixa sur Raskolnikov un regard sombre et sinistre. – Assassin ! prononça-t-il d’une voix basse, mais claire et distincte.

 Nous avons tout à fait l’atmosphère tendue des rencontres du personnage et de son double, mais ici, en fait, il s’agit simplement d’une rencontre fortuite, d’une intrusion anormale d’un inconnu dans le secret de Raskolnikov.

A la fin du même chapitre, se passe la première rencontre de Raskolnikov avec Svidrigaïlov, son véritable double, qui, lui aussi apprend, mais avec certitude, que Raskolnikov est un assassin. Raskolnikov, au début de la scène, feint de dormir, dans le silence menaçant qui enveloppe sa chambre : 

Dix minutes s’écoulèrent. Il faisait encore clair, mais le soir approchait. Un silence absolu régnait dans la chambre. Même de l’escalier ne venait aucun bruit. On n’entendait que le bourdonnement d’une grosse mouche qui, dans son vol, s’était heurtée à la vitre. Cela finissait par devenir insupportable. Raskolnikov se redressa soudain et s’assit sur le divan. – Eh bien, parlez, que voulez-vous ? – Je savais bien que vous ne dormiez pas, que vous faisiez seulement semblant, répliqua bizarrement l’inconnu avec un rire tranquille. Permettez-moi de me présenter : Arcade Ivanovitch Svidrigaïlov.

 Le décor et les circonstances de la scène présentent des liens avec le rêve de Stavroguine au moment où il voit l’araignée rouge ; lui aussi se redresse sur son lit et descend au fond de lui-même. D’une manière plus générale, tous les doubles apparaissent au personnage lorsqu’il est seul dans sa chambre, il est couché malade ; toujours, le double fait entendre un petit rire moqueur et tranquille ; il dévoile le fond du personnage, pénètre ses idées les plus mesquines et les plus basses dont il est l’incarnation. Svidrigaïlov déclare à Raskolnikov, sans ambages : « Il me semble toujours voir en vous quelque chose qui m’est très proche ». Et il ajoute : « Il y a entre nous un point commun… nous sommes de la même farine ». Puis il le dévoile : « Vous êtes un fameux cynique. Vous en avez au moins l’étoffe. Vous pouvez concevoir pas mal de choses… et, du reste, en faire aussi pas mal… » Raskolnikov voudrait toujours le fuir, menace de le quitter, mais toujours, il revient à lui, va même à sa recherche sans savoir pour quelle raison.

Une différence importante entre eux : ils sont de la même farine, mais Raskolnikov n’a pas réussi à franchir la limite des lois morales et il éprouve des remords, tandis que Svidrigaïlov a franchi le mur et se vautre dans la volupté.Svidrigaïlov est un personnage réel, le mauvais ange de Raskolnikov. A Stavroguine et à Ivan Karamazov, Satan lui-même apparaît. Dans sa confession à Tikhone, 

[Stavroguine] se mit tout à coup à raconter, en courtes phrases entrecoupées, difficiles même parfois à comprendre, qu’il avait d’étranges hallucinations, surtout la nuit, qu’il voyait parfois, ou sentait auprès de lui une sorte d’être méchant, railleur et « raisonnable », qui lui apparaissait sous différents aspects, avec différents caractères ; mais c’est toujours le même, et j’enrage toujours… 

 Il affirme ensuite à Tikhone : « Oui, je crois au diable. Je crois canoniquement ; je crois au diable personnel, et non allégorique ». Stavroguine croit au diable, il le connaît ; c’est son double, sa véritable réalité, peut-être ; comme Satan, il ne peut pas et ne veut pas être sauvé : « Il ne peut y avoir de salut pour moi, dit d’un air sombre Stavroguine ». Ivan Karamazov présente le cas le plus typique ; Satan est véritablement son double. Dostoïevski explique les hallucinations d’Ivan comme le résultat de la maladie, mais en fait, c’est au niveau moral et métaphysique qu’Ivan est malade. Le diable lui apparaît comme la conscience de sa personnalité la plus basse et, en même temps, comme un étranger qui le perce à jour.

Ici, il faut relever un point important : le diable de Dostoïevski n’est pas le Satan romantique, terrifiant et grandiose, mais l’être le plus plat, sous la forme d’un brave bourgeois : 

C’était un monsieur, ou plutôt une sorte de gentleman russe, d’un certain âge déjà, qui frisait la cinquantaine, comme on dit en France… Peu à peu, par suite de l’appauvrissement causé par une jeunesse dissipée et aggravé par l’abolition récente du sevrage, ce gentilhomme tomba au rang de parasite de bon ton.

 Que signifie au juste cet embourgeoisement de Satan, cette misérable réduction ? Dostoïevski veut s’élever justement contre la vision attirante, somme toute, que donne le romantisme de « l’Ange du Mal », de ce Satan beau d’une beauté sombre. Contrairement au Christ et à ses serviteurs, Tikhone, Zossime, Aliocha, le diable est laid, et son apparente beauté est une imposture, un masque. Ainsi en va-t-il pour Svidrigaïlov : 

C’était un visage étrange, qui ressemblait à un masque : blanc, rouge, avec des lèvres vermillon, une barbe d’un blond roux et des cheveux blonds assez fournis. Les yeux étaient trop bleus et le regard trop pesant, trop fixe. Il y avait dans ce joli visage, resté jeune malgré les années, quelque chose d’extrêmement déplaisant.

 Et lorsque Stavroguine dort, seul dans son bureau, il a l’apparence d’une statue : 

Son visage était pâle et sévère mais tout à fait figé, immobile ; les sourcils étaient un peu rapprochés et froncés ; il ressemblait trait pour trait à une figure inanimée de cire. Elle resta penchée sur lui deux ou trois minutes en retenant son souffle, et soudain la peur la saisit ; elle sortit sur la pointe des pieds, s’arrêta un instant à la porte, fit en hâte sur lui le signe de la croix et s’éloigna sans avoir été remarquée, pleine d’une nouvelle sensation pénible et d’une nouvelle angoisse.

 L’imposture de Stavroguine éclate au grand jour dans la scène où Marie Timoféiévna lui rit au visage en lui disant : 

« Et qu’êtes-vous pour que je parte avec vous ? Passer avec lui quarante ans de suite sur une montagne – en voilà une proposition. Et, vraiment, ce que les gens sont devenus patients aujourd’hui ! Non, il n’est pas possible qu’un faucon se soit changé en hibou. Ce n’est pas ainsi qu’est mon prince ! »

 Et la folle le chasse en hurlant : « Grichka O-tre-piev a-na-thè-me ! » Voilà l’imposture de Stavroguine dévoilée par celle-là même qui en souffre le plus.

Le diable d’Ivan Karamazov lui aussi est une caricature ; pour tromper l’œil, il orne son doigt d’une bague. A noter, Stavroguine porte lui aussi une bague : « Une grosse bague, ornée d’une pierre de prix, brillait à l’un de ses doigts ». Et le diable d’Ivan : « Le médius de sa main droite s’ornait d’un anneau massif en or avec une opale bon marché ». Ici encore se dénote l’importance du détail dans les descriptions de Dostoïevski ; nous avons déjà eu l’occasion de vérifier ce fait dans les rêves sur l’âge d’or de Stavroguine et de Versilov où l’on retrouve les mêmes détails d’un cadre général. Le passage que nous venons de voir est une nouvelle preuve.

Dostoïevski nous fait assister à la lutte entre le personnage et son double. Tout d’abord, Ivan commence par nier son existence, à l’identifier à lui-même : 

« Il y a des moments où je ne te vois plus et où je n’entends plus ta voix, tout comme la dernière fois, mais je devine toujours ce que tu vas me dire, car c ‘est MOI, et MOI UNIQUEMENT qui prononce ces paroles et pas TOI ».

 Mais dans ses moments de faiblesse, Ivan croit à la personnalité de son double ; du reste, sa négation forcenée ne fait que manifester sa croyance en lui et la crainte qu’il éprouve. Ivan montre de plus l’identité profonde entre les deux : « Tu ne fais qu’un avec moi, tu es mon âme, mais avec une frimousse différente ». Mais s’il y a identité, c’est dans la bassesse : « Malheureusement tu choisis uniquement mes mauvaises pensées et surtout les plus sottes. Tu es bête et bas. Tu es terriblement bête en vérité ». Voilà le double exactement défini. Le double d’Ivan a une particularité de plus, qui tient d’ailleurs à Ivan en tout premier lieu : il exprime, quoique d’une façon ignoble, le problème le plus lancinant d’Ivan, à savoir, la difficulté, l’impossibilité de croire ; le diable avoue : 

Mon désir le plus secret est de m’incarner, mais définitivement et sans retour, dans quelque grosse marchande corpulente, pesant une centaine de kilos, et de me mettre à croire à tout ce qu’elle croit. Mon idéal serait d’entrer dans une église et d’allumer un cierge dans un élan sincère et spontané du cœur.

 Ici encore, apparaît une certaine laideur morale ; l’idéal n’est pas d’être un saint, un ascète dans le genre du grand Inquisiteur, mais de s’incarner dans « une grosse marchande ». Il sort de là un relent de bassesse.

Comme Raskolnikov avec Svidrigaïlev, Ivan est attiré par son double et, malgré son dégoût, traite avec lui de ses problèmes. Mais alors, le double devient ironique, bafoue la personnalité de son modèle et l’humilie : 

Tu m’en veux, en réalité, de ne pas m’être présenté devant toi dans un décor plus imposant, auréolé d’une lueur rouge, environné d’éclairs et accompagné de tonnerre. Tu aurais voulu me voir avec de grandes ailes roussies par le feu de l’Enfer, et tu ne me pardonnes pas d’être venu chez toi dans une tenue se modeste. Tu te sens blessé dans tes sentiments esthétiques d’abord, et dans ton orgueil ensuite : pourquoi un si grand homme- n’est-ce pas ?- reçoit-il la visite d’un diable si piteux ? 

 A chacun le diable qu’il mérite ; le Double, c’est l’envers de la médaille, des idées « nobles et grandes ». Ivan se sent humilié au plus profond de lui-même en voyant sa petitesse démasquée ; lui qui se veut une personnalité forte, il se révèle faible, impuissant devant ses bas instincts incarnés par son double.

C’est ici le lieu d’approfondir la notion de personnalité, point capital dans l’œuvre de Dostoïevski sur le plan individuel, comme les thèmes du paradis perdu ou de l’harmonie universelle sur le plan social et métaphysique. On trouve deux catégories de personnalité : les forts et les faibles. On verra plus loin que Dostoïevski surmonte en quelque sorte ces deux catégories en introduisant la personnalité nouvelle, qui résoudra le conflit entre les deux autres catégories. Mais ici, nous étudierons ces deux dernières.

La théorie de Raskolnikov expose clairement le problème : 

Les hommes se divisent en deux catégories : les ordinaires et les extraordinaires. Les « ordinaires » doivent vivre dans l’obéissance, et n’ont pas le droit de transgresser la loi, parce que ce sont des hommes ordinaires. Quant aux « extraordinaires », ils ont le droit de commettre tous les crimes et de transgresser toutes les lois, précisément parce que ce sont des hommes extraordinaires.

 On retrouve une division semblable de l’humanité dans la fameuse théorie de Chigaliov ainsi que dans la peinture de l’humanité future que décrit le Grand Inquisiteur.

On peut se demander d’où l’homme extraordinaire tient son droit de faire ce qui lui plaît ; c’est de sa conscience qu’il tire ce droit ; lui-même se place en dehors, au-dessus prétend-il, de la loi morale. Bien plus, loin de subir les remords de sa conscience, il agira et jugera bon ses actes. Le mur des conventions morales n’existe plus pour lui. Mais, pour être en mesure de franchir ce mur, il faut rejeter les fondements sur lesquels il est bâti, et ces fondements, ce sont la foi en Dieu et dans le Christ. Aussi, l’homme fort est celui qui refuse Dieu, le nie, le chasse et prend sa place, érigeant sa propre loi. L’homme fort se fait Dieu. On comprend dès lors sa toute puissance. Chez Dostoïevski, trois êtres franchissent ce mur de la morale : Svidrigaïlov, Stavroguine et Kirilov. D’autres tentent de le franchir : Raskolnikov, Versilov, Ivan Karamazov. Une troisième catégorie de personnages semble destinée à rester toujours en deçà : ce sont les personnalités faibles. Une phrase de Mourine, personnage de la Logeuse, les caractérise : « Donne-lui la liberté, à l’homme faible, il l’enchaînera lui-même et te la ramènera ». Cette idée reçoit tout son développement dans la Légende du Grand Inquisiteur. Ces êtres faibles sont destinés à la tyrannie et à l’humiliation exercée par les forts ; parmi eux, il faut compter Sonia Marméladov, Dounia, Nastassia Philippovna, Sophie Dolgorouki. Ces femmes, douces et humbles, ne manquent pourtant pas de fierté personnelle, mais elles ne recherchent pas la puissance comme le font les personnages masculins. Elles prennent en quelque sorte leur revanche en exerçant leur tyrannie dans l’amour ; de là provient le thème de l’amour-haine, que l’on trouve chez Aglaé ou chez Catherine Ivanovna.

Entre les catégories bien délimitées des forts et des faibles, il faut placer le cas ambivalent de Versilov. Occidentaliste, blasphémateur – n’oublions pas qu’il brise une icône pour offenser les sentiments chrétiens de Sophie – il retourne toujours à la loi morale. Bien que méprisant les hommes, il se force à les aimer et enseigne à l’adolescent : 

« Mon ami, aimer les hommes tels qu’ils sont, c’est impossible ; et cependant il le faut. En conséquence, fais-leur le bien en te bouchant le nez et en fermant les yeux (cette formalité-ci est indispensable) ; supporte patiemment le mal qu’ils te font, sans leur en vouloir, te souvenant que, toi aussi, tu es un homme ».

 Mais le cas de Versilov est unique dans l’œuvre de Dostoïevski. Les autres personnalités fortes, ou celles qui aspirent à le devenir, rejettent les bases de la morale. La force qui les pousse à cet acte, qui leur permet de franchir la limite, c’est le désir de puissance. 

3Recherche de la puissance3

 L’homme fort doit montrer son pouvoir sur les faibles et les communs ; cela nécessite une puissance extérieure et intérieure. Tout d’abord, il faut se prouver à soi-même que l’on est un homme fort. Pour Raskolnikov, par exemple, c’est là la véritable cause de son meurtre : 

« J’ai pressenti, Sonia, poursuivit-il avec enthousiasme, que le pouvoir n’est donné qu’à celui qui ose se baisser pour le prendre. Il suffit d’oser : tout est là ! Il m’est venu alors pour la première fois de ma vie une pensée que, jusqu’à présent, certes, personne n’eut jamais ! Personne ! Il m’est apparu soudain clair comme le jour, que personne n’avait jamais osé, en voyant l’absurdité du monde, prendre tout simplement le monstre par la queue et l’envoyer au diable ! Moi…moi, j’ai voulu oser et j’ai tué… En tuant, je voulais seulement oser, Sonia ! Voilà la raison ».

 Raskolnikov cherche à s’appuyer sur l’histoire ; Napoléon lui fournit la base réelle de son idée dans l’action, lui montre le chemin ; il s’en fait son modèle : 

« Non, ces hommes ne sont pas faits de la même matière ; un vrai DOMINATEUR, à qui tout est permis, canonne Toulon, organise un massacre à Paris, OUBLIE son armée en Égypte, DEPENSE un demi million d’hommes dans la campagne de Moscou, puis se tire d’affaire par un calembour à Vilna ; et on lui érige des statues après sa mort ! Donc, tout lui est permis ! Non, ces hommes-là ne sont pas des êtres de chair, ils sont faits de bronze ».

 Seulement, Raskolnikov, lui, échoue dans son désir ; il n’est pas un homme de fer, mais une conscience tiraillée par les pires remords, lucide devant son crime : « Le diable m’a d’abord entraîné, et ensuite seulement il m’a fait comprendre que je n’avais pas le droit de commettre l’acte que j’avais commis, étant moi-même un pou, comme tous les autres ».

Chose intéressante : Raskolnikov critique son idée sur le plan esthétique avant de la condamner sur le plan moral ; cette démarche apparaît souvent chez Dostoïevski : 

Napoléon, les Pyramides, Waterloo, et une sale petite décrépite, veuve d’un registrateur de collège, une usurière qui cache sous son lit un coffre de crin rouge… comment faire avaler cela même à Porphyre Pétrovitch ? Peuvent-ils digérer des choses pareilles ? Mais l’esthétique elle-même s’y oppose : est-ce que Napoléon se serait fourré sous le lit d’une petite vieille ? Quelle misère !

 Raskolnikov ne réussit donc pas à franchir la frontière comme le fait Svidrigaïlov. Son échec provient de l’intérieur : il se persuade lui-même qu’il est un pou. Un autre personnage va, lui aussi, rechercher la puissance, mais d’une manière plus extérieure, et dans un but bien précis : la richesse. Arcade Dolgorouki veut la puissance par l’argent. L’idée de Raskolnikov se fonde sur Napoléon, celle de l’adolescent, c’est Rothschild.

En menant une vie ascétique, il pense pouvoir amasser à coup sûr une fortune. Il déclare carrément : « Il me faut la puissance ». Le moyen, ce sera l’argent, comme il l’explique en développant son idée : « Telle est mon idée - et sa force – que seul l’argent peut conduire à la PREMIERE place quelqu’un, et même une nullité ». La Puissance par l’argent, la première place, voilà Rothschild ; mais si l’on en reste là, c’est banal, beaucoup l’ont réalisé. Arcade s’engage plus loin ; d’extérieure, son idée s’intériorise ; « Il ne me faut pas d’argent, ou, mieux, ce n’est pas l’argent qu’il me faut – ni même la puissance. Il me faut seulement ce qu’on acquière par la puissance et qu’on ne peut acquérir sans elle : la conscience solitaire et tranquille de la force ». Et même arrivé à ce point, il pousse son idée jusqu’à vouloir se dépouiller de son argent pour le distribuer aux hommes, aux autres : l’adolescent est séduit par la noblesse de l’idée, par un secret désir d’être aimé, mais aussi dans un mouvement d’orgueil immense. Il veut pouvoir se dire : « J’ai été puissant et je pourrais l’être encore ».

Mais suivons-le dans l’action. Après avoir exposé son idée au lecteur, Arcade raconte deux anecdotes de sa vie. L’une est l’histoire d’une scène où, en compagnie d’un camarade dévoyé, Lambert, il offense une jeune fille dans la rue. L’autre raconte comment il recueille par bonté d’âme une petite fille abandonnée. La première scène met en action l’homme fort, ayant rompu avec toute morale, à qui tout est permis ; ce pourrait être Svidrigaïlov. La seconde histoire nous le fait apparaître comme un faible, incapable de poursuivre sans se laisser dérouter son désir de puissance. Dans la suite du roman, c’est ce second côté de la nature d’Arcade qui est développé. Pas plus que Raskolnikov, il ne franchit le mur ; le cœur l’emporte finalement sur la froide raison.

Si l’idée d’Arcade échoue, il n’en est pas moins compréhensible qu’elle ait pu naître, précisément dans la société actuelle, dominée par la course à l’argent. Deux romans, surtout, peignent le monde de l’argent : l’Adolescent et l’Idiot. Dans ce dernier roman, le général Epantchine, fonctionnaire important, capitaliste et homme d’affaire, contraste, par son égoïsme naïf, avec le prince Myckhine qui donne son argent de tous côtés, mais consciemment, sans être berné. D’un autre côté, s’agite toute une bande d’escrocs, qui excitent le jeune Bourdovski ; enfin, les Ivolguine, avec l’usurier Ptitsyne et surtout Gania. Gania veut lui aussi acquérir la puissance par l’argent en la vertu duquel il croit : « L’argent est plus ignoble et haïssable que tout, parce qu’il confère même des talents ». Le jeune Kolia s’indigne devant la conduite de la société actuelle vis-à-vis de l’argent, et il cite ce fait divers : « A Moscou, un père a enseigné à son fils qu’il ne faut s’arrêter devant rien pour gagner de l’argent ». Rogojine de même, est sous l’emprise de cette puissance ; il est issu d’une sombre famille de marchands russes qui accumulent l’argent de génération en génération. Quant aux cent mille roubles qu’il donne à Nastassia Philippovna pour l’acheter, elle les brûle devant tout le monde, comme pour se purifier.

Au sujet de la conduite des personnages devant l’argent, il faut remarquer que, de même que le prince Mychkine, Aliocha vit démuni de toute fortune : 

On peut même affirmer qu’il ignorait, d’une façon générale, la valeur de l’argent, ce qui doit s’entendre, évidemment, au figuré. Quand on lui donnait de l’argent de poche, qu’il ne réclamait d’ailleurs jamais, il lui arrivait, soit de ne pas savoir qu’en faire des semaines durant, soit de le dépenser sans compter, si bien que tout avait disparu en un clin d’œil.

 Au contraire, Dmitri et son père se querellent violemment pour un héritage de trois mille roubles.

Suivons maintenant celui qui, soit par le meurtre, soit par la richesse, a atteint la puissance ; une de ses principales caractéristiques, c’est la solitude. L’homme éprouve du dégoût pour l’homme : « Je n’avais pas douze ans, dit Arcadi, que déjà la présence, l’existence même des hommes m’était lourde ». Aussi inclut-il dans son idée la recherche de la solitude : « Je dois me retrancher de la communauté des hommes. Le but que je me propose, c’est essentiellement, la solitude ». Mais c’est justement parce qu’il ne parvient pas à supporter cette solitude qu’il revient très vite vers les hommes et qu’il renonce à son idée.

La solitude de Raskolnikov est encore plus tragique. L’idée du meurtre rôde autour de lui dans sa chambre où il reste des journées entières sans occupation et sans voir personne : 

« Oui, je me suis aigri (c’est là le mot juste). Alors je me suis tapi dans mon coin comme une araignée. Tu es venue dans mon taudis, tu l’as vu. Mais sais-tu, Sonia, que les plafonds bas et les chambres exiguës oppressent l’âme et l’esprit ? Oh ! comme je haïssais ce taudis ! Et pourtant je ne voulais pas le quitter. C’est exprès que je ne le quittais pas. J’y passais des journées entières, je ne voulais pas travailler, je ne voulais même pas manger ; j’étais constamment couché ».

 On sent nettement dans ces paroles le ton amer de l’homme du Souterrain.

Toutefois, la solitude où se prépare le crime n’est rien à côté de celle qui suit l’accomplissement du crime. Car, à partir de ce moment, il est tout à fait retranché de la communauté des hommes. Voici la description de ce sentiment affreux : « Une obscure sensation de solitude, d’isolement infini et douloureux, parvenait brusquement à sa conscience ». Et encore : 

Quelque chose de tout nouveau venait de s’accomplir en son être, quelque chose qu’il ne connaissait pas jusqu’alors : un phénomène imprévu et sans précédent. Il ne le comprenait pas, mais il sentait nettement qu’il ne pouvait plus s’adresser à ces gens, ces employés d’un commissariat de quartier, d’aucune manière, mais sans leur faire part, comme tout à l’heure, de ses sentiments les plus intimes ; qu’il ne pourrait même s’adresser à ces plus proches parents, à des frères et à ses sœurs, et cela en aucune circonstance. Jamais encore, jusqu’à cette minute, il n’avait éprouvé une sensation aussi horrible.

 Cette solitude métaphysique engendre une grande tristesse chez l’individu : « Les hommes vraiment grands doivent, il me semble, éprouver sur la terre une grande tristesse ». Il a conscience du caractère métaphysique de sa tristesse : 

Il erra sans but. Le soleil se couchait. Depuis quelque temps déjà, il éprouvait une sorte de tristesse très singulière. Oh ! il n’y avait en elle rien d’aigu, mais il s’en dégageait quelque chose de constant, d’éternel, une sorte de pressentiment de toutes les années qu’il aurait à passer dans une angoisse glaciale, mortelle : quelque chose comme l’éternité « sur un espace d’un pied carré ». C’était d’ordinaire à la tombée de la nuit que cette sensation l’obsédait le plus intensément.

 Chez Dostoïevski, c’est toujours à la tombée de la nuit, sous les rayons du soleil couchant, que les héros prennent conscience d’eux-mêmes.

Razoumikhine dit de Raskolnikov : « Rodion n’aime personne et il n’aimera jamais ». Ce qui le sauve, c’est pourtant son amour pour Sonia, qui éclate enfin, non avant la dénonciation, mais seulement après plusieurs semaines d’épreuves au bagne. Raskolnikov, Arcade et Versilov sont finalement sauvés parce qu’ils se repentent de leurs fautes. Mais certains refusent tout retour en arrière et s’enfoncent dans leur orgueil. Ce sont eux que nous allons suivre maintenant. 

3La puissance absolue3

 Raskolnikov tue pour se prouver qu’il est supérieur aux autres hommes, ses semblables ; Stavroguine, lui, élève son ambition à prendre la place de Dieu. Dans le projet du grand roman l’Athéisme, l’enfant qui devait en être le héros dit à une petite fille boiteuse : « Je suis moi-même Dieu ». L’ingénieur Kirilov veut aussi prendre la place de Dieu : « Dieu est la souffrance de la peur de la mort. Celui qui vaincra la souffrance et la peur, celui-là sera lui-même dieu ». L’homme-Dieu, le Surhomme, détruit ce qui fait justement l’homme : la souffrance, l’amour. Ce fait est symbolisé par la transformation physique de celui qui ose se dresser contre Dieu : 

« Je commencerai et je finirai, et j’ouvrirai la porte. Et je sauverai. Cela seul sauvera tous les hommes et, dans la génération suivante, les transformera physiquement ; car dans son état physique actuel, j’y ai longtemps réfléchi, l’homme ne peut en aucun cas se passer de l’ancien Dieu ».

 Kirilov est clair : l’humanité ne sera pas sauvée par le Dieu-homme, mais par l’homme-Dieu.

Quant au résultat de l’action de Kirilov, il aboutit à une sorte d’Apocalypse : les hommes disparaissent dans un suicide général et le temps s’arrête, étant devenu inutile. Pour Kirilov, tout est bien, il n’y a plus de critère de jugement : « Tout est bien, tout. Ceux-là tous sont heureux qui savent que tout est bien. S’ils savaient qu’ils sont heureux ils seraient heureux, mais tant qu’ils ne sauront pas qu’ils sont heureux ils ne seront pas heureux ». La force de Kirilov est une force de négation ; il peut affirmer le bonheur général, car il nie la souffrance. Kirilov doit être, me semble-t-il, un homme extrêmement sensible, qui, devant la souffrance qu’il voit autour de lui, ne peut pas la supporter et se révolte au point de refuser de la voir et de nier son existence. Le mal n’existe pas non plus ; et l’araignée, symbole du mal chez Dostoïevski, le rend heureux. Kirilov est complètement détaché de la réalité de la vie, peut-être par une trop grande conscience de cette réalité.

Toujours est-il que la force secrète qui le pousse au fond de lui-même est le désir de pouvoir. Verkhovenski veut manifester sa puissance en tuant autrui ; Kirilov vise plus haut ; en se tuant, il veut tuer Dieu : « J’ai cherché trois ans l’attribut de ma divinité et j’ai trouvé : l’attribut de ma divinité est ma volonté ! C’est tout ce par quoi je puis manifester sur le point capital mon insoumission et ma terrible liberté nouvelle ».

Le cas de Kirilov est terrible en effet, mais celui de Stavroguine est certainement pire encore. Le nom de Stavroguine vient du grec stauros, qui signifie la croix. Dostoïevski écrit au sujet de la confession de Stavroguine : « L’idée fondamentale du document, c’est la soif terrible et sincère du châtiment, le besoin de subir une croix, une punition publique. Et cependant, ce besoin de croire existe chez un homme qui ne croit pas à la croix ». Le drame de Stavroguine, c’est de savoir par son intelligence où se trouve le salut, mais de ne pas y croire selon son cœur. Son orgueil le pousse à nier Dieu, à refuser tout salut : « Il ne peut y avoir de salut pour moi », dit-il à l’évêque Tikhone. Sur ces êtres dominés par un orgueil incommensurable, Zossime profère ces terribles paroles : 

« Certes, il y a aussi dans l’Enfer des damnés qui sont endurcis dans leur orgueil et leur férocité et qui demeurent insensibles à la Vérité, bien qu’ils la connaissent désormais et l’aperçoivent dans tout son éclat. Il en est, parmi eux, de terribles qui se sont identifiés à Satan et se sont entièrement ralliés à sa révolte. Ils acceptent l’Enfer avec une sombre joie et ne peuvent s’en rassasier. Ceux-là souffrent et veulent souffrir. Car ils se sont maudits eux-mêmes, ayant maudit Dieu et la vie. Ils se repaissent de leur haine orgueilleuse comme des affamés au désert qui suceraient leur propre sang. Leur colère ne sera jamais assouvie, et ils rejettent le pardon pour toute l’éternité, maudissant le Seigneur qui les appelle. Ils ne peuvent contempler sans fureur le Dieu vivant et voudraient qu’Il n’existe point, souhaitant que le Créateur s’anéantisse lui-même avec toute la Création. Ils brûleront éternellement dans les flammes de leur haine, appelant en vain la mort et le néant. Mais il ne leur sera pas donné de mourir… »

 Voici la terrible peinture de la condition de Stavroguine, ou du moins de l’état où il risque d’aboutir. Il cherche à se sortir de cette situation, à se sauver en faisant le bien, mais, n’ayant pas la foi, il échoue. S’il ne réagit pas à la gifle que lui applique Chatov, c’est en éprouvant sa force et par un sentiment de volupté, et non point par humilité. Ensuite il annonce publiquement son mariage avec Marie Timoféiévna, mais il donne de l’argent au bagnard Fedka, sachant très bien que celui-ci ira la tuer. Lorsque, au cours de son duel avec Gaganov, il tire en l’air pour ne pas verser le sang, il l’offense une nouvelle fois. Enfin, sa confession est une suprême tentative qui se transforme en une suprême volupté et le détache définitivement de Dieu.

Cette scène de la confession chez Tikhone est un des sommets de l’œuvre de Dostoïevski ; elle nous fournit une analyse et une explication totale de Stavroguine. Il avoue tout d’abord à l’évêque qu’il éprouve des hallucinations et qu’il croit au diable. Mais Tikhone le pénètre et lui lit le passage de la Bible : « Je connais tes œuvres : tu n’es ni froid ni chaud. Oh ! si tu étais froid ou chaud ! Mais parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid, ni chaud, je te vomirai de ma bouche ». En effet, Stavroguine est indifférent à tout, à commencer par les idéaux qu’il insuffle à ceux qu’il rencontre. Il est incapable d’agir. Verkhovenski ne parvient pas à lui transmettre son enthousiasme révolutionnaire, ni Tikhone sa foi. Enfin, Stavroguine livre sans autres sa confession écrite à Tikhone. Le commentateur volontairement naïf qui représente dans les Démons la pensée de Dostoïevski nous avertit que ce document est un nouveau défi à la société, dans le genre de la morsure faite à l’oreille du gouverneur.

La confession de Stavroguine nous le fait apparaître en entier, tel qu’il est, et dissout les côtés mystérieux qui demeuraient à son égard dans le roman. Il raconte en premier lieu sa vie à Pétersbourg dans la débauche et l’ennui : 

Je m’ennuyais tellement que j’aurais pu même me pendre ; si je ne me pendis pas, c’est que j’espérais encore quelque chose, comme durant toute ma vie. Je me souviens que je m’occupai alors de théologie, très sérieusement même, et que je parvins à me distraire quelque peu ; mais je m’ennuyai encore plus après.

 Il raconte ensuite le suicide de la petite Matriocha qu’il avait désespérée. Au moment où elle se pend, lui, dans une chambre à côté, contemple une araignée sur une feuille de géranium. La même araignée revient après son rêve du paradis perdu, et lui cause alors de terribles remords, mais seulement plusieurs années plus tard ; sur le moment, il n’en éprouve pas la moindre trace ; il est hors de la loi morale : 

C’est à ce moment, tandis que je buvais du thé et bavardais avec ma bande, que je pus me rendre compte très nettement, pour la première fois de ma vie, que je ne comprenais pas et ne sentais pas le Bien et le Mal ; que non seulement j’en avais perdu le sentiment, mais que le Bien et le Mal, en soi, n’existaient pas (cela m’était fort agréable), n’étaient que des préjugés, que je pouvais certainement me libérer de tout préjugé, mais que si j’atteignais à cette liberté, j’étais perdu.

 Après cet événement, Stavroguine épouse, pour aiguiser son sentiment de la volupté, Marie Timoféiévna, une boiteuse et une simple d’esprit. Plus tard, lorsqu’il fait son rêve sur le paradis perdu et Matriocha, il ne peut plus l’oublier, et il décide de publier sa confession en Russie et en Europe.

Aussitôt terminée la lecture du document, Tikhone, par un don de prescience que possède aussi Zossime, pénètre Stavroguine : « Ce serait admirable que de se punir soi-même comme vous le projetez si seulement… - Si ? – Si c’était véritablement une pénitence, si c’était réellement une idée chrétienne ». Après ces paroles, Stavroguine se lève, distrait, joue avec un crucifix en ivoire, et le casse. Symboliquement, à mon avis, il a rompu, par son jeu, avec Dieu. Tikhone pressent que Stavroguine sera ridiculisé par le monde à cause de sa confession. Il lui en dit la raison ; c’est encore une fois un jugement esthétique, au lieu d’une condamnation morale : 

« C’est la laideur qui tuera, murmura Tikhone les yeux baissés. – La laideur ? Quelle laideur ? – La laideur du crime. Il est réellement laid. En général, quel que soit le crime, plus il y a de sang, plus il y a d’horreur, plus grand est l’effet, plus il est pittoresque, pourrait-on dire. Mais il y a des crimes honteux, ignominieux, dont l’horreur tient à leur bassesse ».

 Au moment du départ, enfin, après les derniers conseils de Tikhone à Stavroguine, l’évêque dévoile complètement, dans une scène magnifique, les intentions profondes de Stavroguine : 

« Je vois… je vois clairement, s’écria Tikhone d’une voix pénétrante et qui exprimait une souffrance intense, je vois que jamais, malheureux jeune homme, vous n’avez été aussi près d’un nouveau crime, encore plus atroce que l’autre ! – Calmez-vous, insista Stavroguine très inquiet pour Tikhone. Il se peut finalement que je remette tout à plus tard ; vous avez raison. – Non, non pas après la publication, mais avant cela, un jour avant, une heure avant ce grand sacrifice, tu chercheras une issue dans un nouveau crime, et tu ne l’accompliras que pour éviter la publication de ces feuillets ».

« Stavroguine frémit de colère et aussi de peur. – Maudit psychologue, s’écria-t-il avec rage, et sans se retourner il quitta la chambre ».

 Il quitte Tikhone, d’une manière qui rappelle un peu la fuite d’Adam du paradis ; désormais, son suicide est inéluctable. Mais auparavant, il lui faut subir une ultime épreuve ; ayant réussi à convaincre Lisa de le suivre à Skvorechniki, il doit constater son impuissance à aimer. Et comme Tikhone, Lisa le devine : « Je dois vous avouer qu’autrefois déjà, en Suisse, l’idée s’est ancrée en moi que vous avez sur la conscience quelque chose d’horrible, de sale et de sanglant, et … qui en même temps vous montre sous un jour terriblement ridicule… » En réalité, Stavroguine, l’homme qui veut tuer Dieu, prendre sa place, être tout-puissant, se révèle impuissant. Sa faiblesse éclate dans son ridicule et dans le dégoût qu’il inspire. Lisa lui déclare : 

« Il m’a toujours semblé que vous me mèneriez en quelque endroit où vit une énorme et méchante araignée de la taille d’un homme, et que là toute notre vie nous la regarderions et en aurions peur. C’est à cela que se passerait notre amour ».

 Fait intéressant à noter, Svidrigaïlov exprime une idée semblable sur le bonheur éternel : 

« Nous nous représentons toujours l’éternité comme une idée qu’on ne peut comprendre, comme quelque chose d’énorme, d’énorme ! Mais pourquoi serait-elle nécessairement énorme ? Imaginez-vous que tout à coup, à la place de tout cela, il n’y ait qu’un réduit, quelque chose comme une salle de bains dans un village, enfumé, avec des araignées dans tous les coins, et que ce soit là toute l’éternité. Moi, vous savez, c’est un peu sous cette forme qu’elle m’apparaît parfois ».

 Voilà le point où on arrive finalement l’homme qui veut à tout prix rechercher la puissance. Il nous reste à voir maintenant la voie douloureuse qui conduira le héros tragique vers le salut. 

3L’abandon du désir de puissance3

 Jusqu’à présent, nous avons vu l’homme pécher, contre ses semblables, contre Dieu, contre la vie, contre lui-même. Le péché est chez Dostoïevski, comme chez Kierkegaard, un des pôles importants de l’œuvre ; mais ensuite, il y a le thème du remords. Le troisième terme logique de la démarche, le rachat, est toujours évoqué rapidement par Dostoïevski, présenté dans un avenir assez flou. L’exemple le plus frappant est donné par la fin de Crime et Châtiment : 

Mais ici commence une autre histoire, l’histoire de la rénovation progressive d’un homme, l’histoire de sa régénération progressive, de son passage progressif d’un monde à un autre monde, de son initiation à une réalité nouvelle, jusqu’alors entièrement inconnue de lui. Cela pourrait constituer le sujet d’un nouveau récit, mais notre récit présent est, ici, terminé.

 Des six parties de Crime et Châtiment, une est consacrée au crime lui-même, les cinq autres suivent l’évolution du remords chez Raskolnikov jusqu’à l’aveu ; la régénération obtient quelques brèves pages à la fin de l’épilogue. Ce qui, dans la phase du remords, attire Dostoïevski, c’est la souffrance du héros. La souffrance, voilà peut-être le mot clé de l’œuvre de Dostoïevski. Souffrance sociale, d’abord : qu’on songe à la terreur de Diévouchkine perdant le bouton de sa tunique devant son Excellence ; ou encore, toujours dans les Pauvres Gens, au fonctionnaire Gorchkov qui meurt d’émotion parce que son honnêteté a été reconnue par le tribunal. La vision sur la Néva généralise cette souffrance, l’étend à tout Pétersbourg, à toute la Russie : 

Et alors une autre scène m’apparut comme en rêve, dans des coins sombres, un cœur « titulaire », honnête et pur, moral et dévoué à ses supérieurs, et avec lui une jeune fille offensée et triste, et toute cette scène me déchira profondément le cœur.

 Telle est la souffrance quotidienne du peuple russe, de la pauvreté.

Très vite, Dostoïevski effectue le passage de la souffrance du corps à la souffrance métaphysique ; l’homme du Souterrain définit ainsi le rôle de la souffrance : « La souffrance ? mais c’est l’unique origine de la conscience ». Nous voilà conduits dans un cercle vicieux : la conscience de soi et de l’univers cause la souffrance, et cette souffrance accroît la conscience. Même, dans les cas extrêmes, cette acuité de la souffrance conduit au suicide ; tel est le cas pour Hyppolite et pour Kirilov.

Il reste encore deux semaines à vivre à Hyppolite ; il a une conscience précise de la mort, au point d’en rêver des jours durant devant le mur de la maison Meyer. Ses longues méditations l’ont amené aux conclusions suivantes sur la vie humaine ; tant qu’ils vivent, les hommes se font du mal : « Les hommes ont été créés pour se faire souffrir les uns les autres ». Mais la grande souffrance les attend au bout de la vie. Hyppolite la ressent devant une araignée énorme qu’il voit en rêve, symbole vivant des forces du mal. Au cours de visites mystérieuses, Rogojine, véritable fantôme, cause aussi une grande souffrance à Hyppolite. Mais c’est chez Rogojine, tarentule qui a réussi à l’attirer dans sa sombre demeure, que la souffrance atteint son point culminant devant le tableau de Holbein représentant le Christ mort. La souffrance qui transparaît de ce tableau ne peut pas avoir vaincu la mort ; le Rédempteur a échoué devant les forces de la nature : 

« Ce qui est étrange, dit Hyppolite, c’est qu’à regarder ce cadavre d’un homme torturé à mort, une question singulière et curieuse naît en vous : si c’est un cadavre exactement pareil ( et il devait être absolument pareil) qu’ont vu ses disciples, ses futurs apôtres, les femmes qui l’ont soigné et qui se tenaient auprès de la croix, tous ceux qui croyaient en Lui et qui L’adoraient, comment pouvaient-ils croire alors, en contemplant ce cadavre, que ce martyr allait ressusciter ? Alors surgit involontairement l’idée que si la mort est aussi horrible et les lois de la nature aussi puissantes, comment peut-on en venir à bout ? »

 La nature qui condamne l’homme à mort, qui a vaincu même le Christ, apparaît alors à Hyppolite sous la forme de la tarentule : 

« Mais il me semblait parfois que je voyais sous une forme étrange et impossible cette force illimitée, cet être sourd, sinistre et muet. Je me souviens avoir eu l’impression que quelqu’un me conduisait par la main, tenant une bougie, pour me montrer une énorme et répugnante tarentule, et tentait de me convaincre que c’était justement là cet être sombre, sourd et tout-puissant, en se moquant de mon indignation ».

 Celui qui conduit Hyppolite par la main, c’est Rogojine, l’homme sombre. Hyppolite éprouve la même souffrance devant Rogojine, la tarentule et la mort. Sa tentative de suicide marque alors, me semble-t-il, son désir de vaincre la souffrance par un acte de liberté, plutôt que d’attendre la mort naturelle. Mais sa révolte est de faible importance : de toute façon, il ne lui reste plus que deux semaines à vivre.

Kirilov, lui, pousse la révolte d’Hyppolite jusqu’à ses dernières limites. Il se tue pour vaincre Dieu, qui est la souffrance de la mort, la souffrance la plus aiguë. Kirilov, comme nous l’avons vu, pense que tous les hommes, séduits par sa tentative et encouragés par sa mort, suivront son exemple et qu’ainsi toute souffrance disparaîtra.

Mais aussi toute vie ! C’est pourquoi Ivan Karamazov ne pousse pas son raisonnement jusqu’à ce point ; il ne se tue pas, mais il se révolte contre la Création, refuse le monde et la souffrance, pour essayer d’en bâtir un autre où seuls les membres d’une élite minoritaire souffriront pour tous les autres : « Et tous seront heureux, tous ces millions d’êtres, à la seule exception de leurs quelques cent mille dirigeants, car nous seuls seront malheureux, nous les dépositaires du mystère ». Si Ivan en vient à envisager la société décrite par le Grand Inquisiteur, c’est pour échapper à la société actuelle, qui permet la souffrance des enfants. Car la souffrance des enfants est absolument injustifiable, et même Aliocha convient qu’il faudrait fusiller ceux qui les torturent. A côté des enfants malheureux, les personnalités faibles qui souffrent sont presque aussi pitoyables à voir : on assiste alors à des scènes comme celle-ci, dans la brève nouvelle intitulée la Douce : une femme, méprisée par son mari, un usurier, qui se veut fort, se jette, une icône entre les mains, par la fenêtre, lorsque son mari se repent et s’humilie devant elle. On trouve, dit Dostoïevski, de nombreuses Douces dans le peuple russe. En effet, une des principales caractéristiques du peuple russe, c’est cette recherche continuelle de la souffrance. Dostoïevski écrit à ce sujet : « Je pense que le besoin spirituel le plus important, le plus inné chez le peuple russe, est le besoin de souffrance, d’une souffrance perpétuelle et insatiable, partout et en tout ». Vlass aussi, le paysan qui, à la suite d’un pari avec un camarade, doit tirer sur une hostie, illustre ce besoin de souffrance. Et lorsque Nicolas, dans Crime et Châtiment, vient se dénoncer à Porphyre comme assassin de l’usurière, par simple désir de souffrir, le juge déclare : 

« Savez-vous, Rodion Romanytch, ce que signifie pour certains d’entre eux la notion de « souffrance » ? Ce qui compte à leurs yeux, ce n’est pas du tout de souffrir pour quelqu’un mais de souffrir tout simplement parce qu’il faut souffrir, et d’accepter la souffrance, surtout quand celle-ci leur est imposée par les autorités ».

 Le désir de souffrir et de faire souffrir se manifeste aussi chez les femmes, dans l’amour-haine. Catherine Ivanovna repousse Ivan qu’elle aime, pour se sacrifier en faveur de Dmitri, qu’elle n’aime pas. Lise Hohlakova aussi est une masochiste ; Aliocha lui dit : « Vous riez comme une petite fille et vous vous jugez vous-mêmes comme une martyre ! » Le cas de Nastassia Philippovna est un peu différent : elle recherche la souffrance, quitte le prince Mychkine pour Rogojine, non pour faire souffrir le prince, mais pour se purifier en quelque sorte par la mort qui l’attend.

Les êtres foncièrement bons, comme le prince Mychkine ressentent eux aussi la souffrance ; après la contemplation du bonheur, le prince doit subir de terribles crises d’épilepsie. La souffrance qu’il devine sur les visages de ses proches lui cause de la pitié ; il aime Rogojine par pitié, et Nastassia Philippovna lui inspire la plus grande compassion. Et Tikhone, lorsqu’il perce à jour les véritables intentions de Stavroguine, souffre profondément pour lui ; il lui parle d’espoir, mais : « Les commissures de ses lèvres frémirent comme tantôt et une légère grimace convulsa son visage. L’effort avait été trop violent et il baissa les yeux ». Et la séparation d’Aliocha avec Ivan déchire le cœur du jeune novice : 

Ivan le quitta et suivit son chemin sans se retourner. Ce brusque départ rappelait la façon dont Dmitri s’était séparé la veille d’Aliocha bien que les circonstances fussent tout à fait différentes. Cette similitude étrange effleura très furtivement l’esprit d’Aliocha, qui se sentit triste et accablé tout à coup. Un pressentiment naissait en lui, sans qu’il pût en préciser la nature. Le vent se leva comme la veille, et les pins centenaires l’enveloppèrent d’un bruissement lugubre lorsqu’il pénétra dans la forêt de l’ermitage.

 La souffrance d’Aliocha, de Tikhone, du prince Mychkine est éprouvée pour autrui, par compassion.

Mais le rôle le plus important de la souffrance, c’est de faire sentir la vie, son emprise sur l’homme. Lorsque, dans son rêve, la veille du crime, Raskolnikov voit la souffrance du cheval torturé, il se rend compte de l’acte horrible qu’il va commettre sur un être humain : 

« Mon Dieu ! s’exclama-t-il, est-il possible, est-il vraiment possible que je prenne une hache, que je lui frappe la tête, que je lui fracasse le crâne ? … Je glisserais dans le sang, gluant et tiède ; je fracturerais la serrure, je volerais, je tremblerais, je me cacherais, tout inondé de sang… A coups de hache ! Seigneur, est-ce possible ? »

 Et si Raskolnikov arrive au salut, c’est par la souffrance, la sienne d’abord, et aussi celle de Sonia devant qui il se prosterne, dans une scène admirable : 

Tout à coup, d’un geste rapide, il se pencha et, se prosternant, lui baisa les pieds. Sonia recula, épouvantée comme à la vue d’un fou. En effet, il avait absolument l’air d’un fou. - Que faites-vous ? Que faites-vous là ? Devant moi ! balbutia-t-elle en pâlissant, et son cœur se serra douloureusement, douloureusement. - Ce n’est pas devant toi que je suis prosterné, mais devant toute la souffrance humaine, prononça-t-il d’un ton farouche, et il s’éloigna vers la fenêtre.

 A ce moment, Raskolnikov est déjà engagé sur la voie qui le conduira à une nouvelle vie, mais il lui faut attendre l’épreuve salvatrice du bagne pour qu’il comprenne toute l’abnégation de Sonia.

Là où il y a souffrance, il y a vie. C’est peut-être Dostoïevski lui-même qui nous en donne la preuve ; condamné à mort, et gracié juste avant l’exécution, alors qu’un de ses compagnons en était devenu fou, sa vigueur lui fait écrire le même jour à son frère Michel : 

Frère, je ne suis pas abattu et je ne perds pas courage. La vie est partout la vie, la vie est en nous-mêmes, et non pas dans les choses extérieures. Près de moi, il y aura des hommes, et être un homme parmi les hommes et le rester toujours, quels que soient les malheurs qui vous atteignent, ne pas se décourager et ne pas tomber, voilà où est la vie, voilà où est son but.

 C’est des profondeurs du bagne aussi que Dmitri veut adresser son hymne à la vie : « Je verrai le soleil ». 

2IV. Après le Bagne : l’homme avec Dieu2

 

3Vers la foi3

 Par la souffrance, l’homme vit pleinement, il apprend à connaître tous les aspects de la condition humaine et, si parfois il en maudit les contraintes, il s’extasie aussi souvent sur sa richesse inépuisable. Pour Dostoïevski, le premier devoir de l’homme, c’est d’accepter la vie, de refuser le désespoir. Parmi les héros tragiques, on peut faire deux catégories : ceux qui, se laissant emporter par le courant de la vie, sont sauvés, et ceux qui se révoltent et nient la vie. Stavroguine représente le mieux cette dernière catégorie ; la vie ne lui apporte aucune joie et il la passe dans l’ennui et dans la volupté. Il lui manque des racines pour l’attacher à la terre. Svidrigaïlov se trouve dans le même cas, ainsi que Kirilov, quoique ce dernier présente des caractéristiques différentes. S’il se suicide comme les deux autres, ce n’est pas par haine de la vie ; il l’aime et en ressent de la joie, mais son amour déformé lui fait admettre tout ce qui est laid, criminel. Néanmoins, il laisse éclater son amour, qu’on sent vrai et profond, devant une simple feuille : 

J’en ai vu dernièrement une jaune, un peu de vert, légèrement pourrie aux bords. Le vent l’emportait. Quand j’avais dix ans, je fermais exprès les yeux en hiver et je me représentais une feuille verte, éclatante, avec de petites nervures, et le soleil qui brille. Je rouvrais les yeux et je ne croyais pas à ce que je voyais parce que cela avait été trop beau, et je les refermais.

 Malgré ce puissant amour de vivre, Kirilov se suicide pour vaincre la souffrance, ne voulant pas se rendre compte que c’est justement par la souffrance que la vie humaine prend tout son sens.

Hyppolite lui aussi est attiré par la nature ; avant de mourir, il désire encore une fois contempler des arbres au lieu du mur qu’il a tout le temps devant les yeux. Quant à Ivan Karamazov, il comprend que, si jamais il trouve son salut, ce sera grâce à la force de vie des Karamazov. Il chante lui aussi la vie en glorifiant les feuilles des arbres : 

« Il fait bon vivre et je vis, fût-ce à l’encontre de toute logique. Je ne crois pas à la valeur de l’ordre qui régit le monde, soit ! Mais j’aime les tendres feuilles des arbres, toutes gluantes, quand elles poussent au printemps, j’aime le ciel bleu, j’aime aussi certains hommes sans savoir pourquoi – le croirais-tu ? – et je me sens enthousiasmé par les actes d’héroïsme humain, auquel j’ai cependant cessé de croire depuis longtemps déjà mais que je continue à vénérer par la force d’une habitude qui m’est chère ».

 Ivan, l’homme de la raison, possède cette volonté de vivre à tout prix au même titre que Dmitri, plein de passion ou qu’Aliocha, gouverné par la volonté ; c’est la grande force qui meut les Karamazov, la Russie. Seulement, le cas d’Ivan est incertain ; peut-être qu’avec l’âge, la foi inconditionnée en la vie disparaîtra finalement elle aussi : « Mais quand j’aurai trente ans, je jetterai peut-être la coupe sans l’avoir vidée et je m’en irai… où, je ne le sais encore ». Ivan est au carrefour ; suivra-t-il la voie de Stavroguine ou celle de Versilov ? Car Versilov, lui aussi, se laisse emporter par la force de la vie. Voyageur, errant, il revient en Russie, et, sans avoir encore la foi, il s’agrippe à la loi morale et à la vie.

A côté de ces êtres chancelants, trois personnages chantent de tout leur cœur les louanges de la vie : le prince Mychkine, le pèlerin Makar Dolgorouki et Zossime. Devant la société compassée qui le reçoit, le prince prédit que le seul salut pour elle c’est de se laisser enlever par le courant de la vie, de l’aimer sans aucune restriction. Magnifique scène où le prince s’extasie dans ce salon où végètent des cadavres ! 

« Vous savez, je ne comprends pas comment on peut passer à côté d’un arbre sans être heureux de le voir. Parler avec un homme et ne pas se sentir heureux de l’aimer ! Oh ! Je ne sais seulement pas m’exprimer… combien de belles choses ne rencontre-t-on pas à chaque pas, si belles que même l’homme le plus désemparé ne peut pas ne pas les trouver belles. Regardez un enfant, regardez l’aurore du bon Dieu, regardez l’herbe qui croît, regardez les yeux qui vous regardent et qui vous aiment… »

 Les mêmes éléments reviennent chez le pèlerin Makar, mais comme adoucis par le son grave de la voix du pèlerin déjà vieux qu’on entend : 

« Nous nous étions couchés dans les champs et je me suis éveillé de bonne heure. Tous dormaient, et le soleil n’éclairait pas encore la forêt. Je jetais les yeux de tous les côtés et je soupirais. Partout la beauté inexprimable. Tout est calme, l’air est léger. L’herbe pousse ; pousse, petite herbe de Dieu ! L’oiseau chante ; chante donc, petit oiseau de Dieu ! Un enfant aux bras d’une femme a lancé un cri : Dieu soit avec toi, petit enfant ; grandis pour le bonheur ! Et, pour la première fois de ma vie, peut-être, je compris la beauté. Je m’endormis de nouveau, et si bien, si facilement. C’est si beau le monde, mon ami ! »

 Lorsque Zossime parle de son frère mort adolescent, l’amour de la vie éclate aussi avec une lumière merveilleuse : « Ne pleure pas maman, reprenait-il, la vie est un paradis où nous sommes tous, mais nous ne voulons pas le reconnaître. Si nous consentions à l’admettre, la terre deviendrait un paradis dès aujourd’hui ».

Mais pour accepter la vie vivante, pour aimer la Création, il faut abaisser l’orgueil de l’homme, reconnaître avec humilité ses propres péchés. Dostoïevski déclare : « L’humilité est la force la plus terrible qui puisse exister dans le monde ». Et ce qu’il reproche au monde moderne, c’est de repousser l’humilité, de refuser de reconnaître ses fautes : 

« Les gens de la bonne société prétendent fonder la justice à l’aide de leur seule intelligence, en se conformant aux enseignements de la science et en se passant désormais du Christ. Déjà ils ont proclamé qu’il n’y a pas de péché, pas de crime. Et de leur point de vue, ils ont raison sans doute : s’il n’y a pas de Dieu, il ne saurait y avoir de péché ! »

 Dans l’action aussi, il faut user d’humilité, accepter s’avancer lentement, ne pas vouloir bâtir d’un coup l’édifice, mais apporter humblement sa pierre, si légère soit-elle : « Je le dis : grand philosophe, si tu t’ennuies, n’ayant pas de travail à ta taille, apprends à lire à un petit enfant ». Mais ceux qui ont pour doctrine : Tout ou rien, rejettent l’humilité.

Le peuple ne se tient pas du côté de ceux qui nient le péché. Zossime constate : « Si l’homme du peuple est dépravé et ne se sent pas la force de renoncer à ses nombreux péchés, du moins sait-il que son inconduite déplaît à Dieu et qu’il a tort de se laisser aller au mal ». La force du peuple consiste justement à reconnaître ses fautes et à les déplorer. Il ne faudrait pas confondre cette humilité avec de la servilité ; le peuple russe a un sens aigu de la dignité humaine : 

« J’ai été frappé, au cours de toute ma vie, par la dignité vraie et noble de notre grand peuple russe. Je l’ai vue moi-même, j’en ai été témoin, et je peux vous le certifier, en dépit des péchés et de la misère dans laquelle il croupit. Les pauvres et les humbles ne sont pas devenus serviles chez nous, après deux siècles d’esclavage. Ils ont gardé des allures libres, mais sans rien d’arrogant. Ils ne sont ni envieux, ni vindicatifs ».

 Nous voici maintenant arrivés à un point capital dans la pensée et l’œuvre de Dostoïevski : le peuple. Toute la littérature russe, et au XIXe siècle en particulier, est tournée vers le social. L’élite russe est partagée en deux tendances : glorifier d’une part le peuple, à la manière des slavophiles, ou le mépriser comme les occidentalistes. Sur ce point, Dostoïevski a certainement des vues plus justes ; sans nier les tares, les côtés sombres, il a une foi très grande, sans limites, dans le peuple russe. Il en décrit largement la misère, dans la peinture de familles misérables : les Gorchkov, les Marméladov, les Sniéguirev. Mais une grande dignité morale accompagne cette misère. Le peuple russe est investi d’une mission et il en a conscience. Zossime nous parle de cette mission : 

« Le peuple se dressera finalement contre les athées et les vaincra. La grande Russie retrouvera son unité morale dans l’orthodoxie. Veillez sur le peuple et préservez la pureté de son âme. Éduquez-le en silence. Voilà votre mission, moines, car ce peuple porte Dieu en lui ».

 Je dirai sur ce point, à titre de remarque personnelle, qu’il ne s’agit pas de savoir si, sur le plan temporel, les événements ont confirmé ou réfuté les vues de Dostoïevski. Dans l’étude de son œuvre, il faut absolument tenir compte de sa vision du peuple russe, de la Russie et de son rôle. Il ne s’agit pas de vérifier des prophéties, mais d’étudier l’idéal de Dostoïevski, lequel ne donne pas forcément une vision objective des choses.

Zossime a lâché le grand mot : le peuple russe est un peuple théophore. C’est aussi la grande pensée de Chatov : 

« La raison et la science, dans la vie des peuples, ont de tout temps, à présent et depuis le commencement des siècles, rempli seulement une fonction secondaire et subalterne ; et elles continueront de la remplir jusqu’à la fin des siècles. Les peuples sont formés et mus par une autre force qui commande et domine mais dont l’origine est inconnue et inexplicable. Cette force est la force du désir inextinguible d’arriver à une fin et qui en même temps nie la fin. C’est la force de l’affirmation constante et inlassable de son existence et de la négation de la mort ».

 Chatov appelle cette force « La quête de Dieu ». Puis il donne la définition du peuple, la plus haute entité qu’il conçoit : « Le peuple, c’est le corps de Dieu ». D’où il s’ensuit qu’un seul peuple doit porter la vérité ; ce peuple, c’est le peuple russe : « Mais il n’y a qu’une seule vérité, et par conséquent un seul parmi les peuples peut détenir le vrai Dieu, quand même les autres auraient leurs dieux particuliers et grands. L’unique peuple « porteur de Dieu » est le peuple russe ».

Le danger apparaît clairement : au nom d’une telle doctrine, on tombe vite dans un impérialisme religieux, ou idéologique, ce qui revient au même, la pire forme d’impérialisme, parce qu’elle ne peut épargner personne. Dostoïevski lui-même, hélas ! y sacrifie lorsqu’il réclame à hauts cris la guerre pour aller délivrer Constantinople, la ville sainte.

Le prince Mychkine et Zossime ne veulent pas imposer sur le monde la domination du peuple russe par la force ; le premier devoir des maîtres de la Russie, c’est de rendre le peuple russe tel qu’il doit être, avant de porter au monde la vérité russe. Mychkine dit : 

« Montrez à l’homme russe l’image du monde futur, rénové et ressuscité, peut-être, par la seule pensée russe, par le Dieu et le Christ russes, et vous verrez quel géant, puissant et juste, sage et doux, se dressera devant un monde stupéfait, stupéfait et effrayé, car il n’attend de nous que le glaive et la violence, parce qu’en jugeant d’après lui-même, il ne peut pas nous imaginer sans barbarie ».

 Mais l’apparition du géant russe arrivera dans l’avenir ; pour le présent, voyons la critique de Zossime : « Il est vrai, hélas, que le peuple vit dans le péché lui aussi. Les forces de corruption et de décomposition poursuivent leur œuvre, et le mal s’étend d’heure en heure, car la contagion vient des couches supérieures ». Zossime témoigne cependant d’un grand espoir pour le proche avenir : « La Russie sera sauvée par le Seigneur, comme elle l’a déjà été maintes fois dans le passé. Le salut viendra du peuple, de son esprit de résignation et de sa foi ». Mais dans le climat d’incroyance qui règne dans les hautes sphères, qu’est-ce qui empêchera la foi de s’affaiblir et de disparaître dans les couches populaires ? La terre. Car c’est par l’attachement à la terre que le peuple conserve sa foi. Les athées sont des hommes de l’Occident, qui ont coupé leurs liens avec la terre ; ils errent, sans patrie ; qu’on se souvienne de Stavroguine, le citoyen d’Uri, c’est-à-dire de nulle part, ou de Kirilov, citoyen du monde. Au contraire les croyants sont sauvés par le sol russe ; Zossime déclare : 

« Qui n’a pas de sol ferme sous les pieds, n’a pas non plus de Dieu ! L’expression n’est pas de moi. C’est l’expression d’un marchand, un vieux-croyant que j’ai rencontré au cours de mes voyages. Il est vrai qu’il ne s’est pas exprimé ainsi, il a dit : « Celui qui a renié sa terre natale a renié également Dieu ».

 La terre russe est sacrée ; toute joie profonde y prend ses racines ; elle est liée à Dieu. Zossime dit encore : 

« Aime à te jeter sur la terre et à l’embrasser. Embrasse-la sans te lasser et aime-la de toute ton âme. Répands ton amour sur tout ce qui existe, exalte-toi en aimant et recherche l’enthousiasme du cœur. Arrose la terre des larmes de ta joie et aime ces larmes. N’aie pas honte de ton extase, apprécie-la, car elle vient de Dieu, c’est un grand don qui n’est accordé qu’aux élus ici-bas ».

 Et le peuple répète cette pensée : « Cette pauvre terre, le Christ sous l’aspect d’un esclave l’a parcourue en la bénissant ».

Dostoïevski insiste aussi pour que la terre joue un grand rôle dans l’éducation du peuple, dans la vie des enfants ; il écrit dans le Journal d’un Écrivain, dans un article intitulé la Terre et les enfants : 

La terre est tout, je ne distingue pas les enfants de la terre et cela est une chose toute naturelle chez moi… Les enfants doivent naître sur la terre, et non sur le pavé … que diable. Chaque gosse sain naît avec son petit cheval et tout père qui se respecte doit le savoir, s’il veut être heureux. On peut vivre ensuite sur le pavé, mais une nation, dans son immense majorité, doit naître et grandir sur la terre, sur le terrain où poussent le blé et les arbres… Dans la terre, dans le sol, il y a quelque chose de sacramentel. Si vous voulez régénérer l’humanité et la rendre meilleure, d’êtres qui sont des bêtes faire des hommes, donnez-leur de la terre et vous atteindrez le but.

 Ici s’exprime tout un côté de la pensée slave, un des plus attachants, et ces mots iraient aussi bien dans la bouche d’un Tolstoï ou d’un Cholokhov que dans celle de Dostoïevski.

Si la terre joue un aussi grand rôle chez Dostoïevski, c’est qu’elle conduit, comme le peuple, son produit, au Christ : 

Le peuple connaît le Christ, son Dieu, peut-être mieux que nous, cela bien qu’il n’ait jamais été à l’école. Il le connaît parce que, de longs siècles, il a supporté beaucoup de souffrances et que, dans son chagrin, il a toujours, dès le début et jusqu’à nos jours, entendu ses saints lui parler de son Dieu-Christ.

 Et cette connaissance du Christ permet à Dostoïevski de faire l’éloge suivant du peuple russe : 

Le trait le plus remarquable et le plus caractéristique de notre peuple est le sentiment de la justice et la soif de justice… Il suffit d’enlever l’écorce extérieure, artificielle, et de considérer avec un peu d’attention le noyau même, de plus près et sans préjugé, pour apercevoir chez le peuple des traits dont on n’avait aucune idée. C’est bien peu de choses, ce que nos sages peuvent enseigner au peuple. Au contraire, je dirai même catégoriquement qu’eux-mêmes ont encore à apprendre de lui.

 Pensons en lisant ces mots au paysan Maréi qui console le jeune Dostoïevski effrayé par une hallucination « Au loup ! Au loup ! » en le bénissant au nom du Christ. Le Christ, en effet, est la figure centrale de l’œuvre de Dostoïevski, absente le plus souvent, mais derrière les préoccupations et les espoirs de chacun. Lorsque Dostoïevski parle de la croyance en Dieu, il pense au Dieu chrétien, et ne se contente pas d’un déisme vague. Le Christ représente pour Dostoïevski un phénomène exceptionnel, un modèle parfait ; souvenons-nous de la lettre à Madame von Vizine : 

Croire qu’il n’y a rien de plus beau, de plus profond, de plus sympathique, de plus raisonnable, de plus viril et de plus parfait que le Christ ; et je me dis avec un amour jaloux que non seulement qu’il n’y a rien mais qu’il ne peut rien y avoir. Plus encore, si quelqu’un me prouvait que le Christ est en dehors de la vérité, et qu’il serait réel que la vérité fût en dehors du Christ, j’aimerais mieux alors rester avec le Christ qu’avec la vérité.

 Le Christ, c’est l’idéal parfait et vivant. Dostoïevski le répète dans une lettre à sa nièce Sophie Ivanova, où il dévoile son intention sur l’Idiot : 

La pensée principale est de représenter une nature d’homme absolument belle. C’est ce qu’il y a de plus difficile au monde, surtout actuellement. Non seulement nos écrivains, mais aussi les écrivains européens qui ont essayé de représenter le beau absolu, ont toujours échoué. Le beau est un idéal, et l’idéal – le nôtre ou celui de l’Europe civilisée – est loin d’être élaboré. Il n’existe qu’une seule figure absolument belle, celle du Christ, et l’apparition de cette figure infiniment, incommensurablement belle est un miracle sans fin. (Tout l’Évangile de Saint Jean est conçu dans ce sens ; pour lui, l’unique miracle est l’incarnation, l’apparition même du beau.).

 A côté du Christ, Dostoïevski cite comme figures belles Don Quichotte, Pickwick et Jean Valjean. Chatov aussi déclare que le Christ est l’idéal le plus haut : « Rejetant le Christ, vous rejetez de l’humanité l’idéal inaccessible du beau et du bien. A la place que proposez-vous d’équivalent ? »

Mais pour reconnaître le Christ et aller vers lui, il faut suivre la voie de l’humilité, aller au peuple et à la terre, et non pas vers la civilisation européenne qui, elle, a perdu le Christ. Une fois arrivé dans la voie du Christ, on pourra alors, face à la doctrine occidentale de l’Antéchrist, opposer la doctrine chrétienne. 

3La doctrine chrétienne3

 Les trois principes de la Révolution française ont abouti en Europe à l’égoïsme poussé à l’outrance dans la société capitaliste, et, par réaction, au despotisme que veut imposer le socialisme. La doctrine chrétienne, elle aussi, se base sur les trois principes, liberté, égalité, fraternité, mais en s’appuyant sur la règle fondamentale de l’amour entre les hommes, et elle aboutit à la fois au développement de la personnalité et à l’universalisme.

La liberté est le premier don de Dieu fait à l’homme. Il marque le respect du Créateur envers la dignité de sa créature. Dieu veut être aimé librement ; le Grand Inquisiteur fait inconsciemment l’éloge de Dieu en lui reprochant d’avoir accordé la liberté aux hommes : « Tu voulais le libre don de leur amour, et non les transports serviles d’esclaves médusés par ta puissance ». Cette liberté s’effectue en premier lieu dans le choix entre le Bien et le Mal. Raskolnikov subit à la fois l’influence de Svidrigaïlov et celle de Sonia. Dmitri se trouve entre Ivan et Aliocha. Dieu permet aussi que ses serviteurs soient tentés par le mal ; Job est un des thèmes importants de Dostoïevski. Certes, la liberté est la source des souffrances humaines, mais aussi elle permet à l’homme de prendre conscience de sa dignité. En acceptant sa condition d’homme libre, il surmonte la souffrance et témoigne de sa dignité. La voie du Mal vers le Bien reste ouverte à qui n’a pas maudit la vie : Raskolnikov, Ivan peut-être. Seuls sont condamnés ceux qui usent de leur liberté pour rejeter la vie. Zossime déclare à leur sujet : « Mais malheur à ceux qui ont mis fin eux-mêmes à leur vie sur terre, malheur aux suicidés ! Je crois qu’il ne saurait y avoir plus malheureux qu’eux ». La liberté peut, en effet, devenir un instrument terrible.

Le devoir de l’homme libre, c’est de respecter la liberté d’autrui, et ceci non seulement dans les relations personnelles, mais encore dans les relations sociales et politiques. Elle est liée à l’égalité. En quoi consiste l’égalité chrétienne ? Dans le fait que tout homme est digne de respect, car il est fait à l’image de Dieu. Respecter et aimer son prochain, c’est respecter et aimer en lui l’image de Dieu. Aussi la loi fondamentale est-elle : « Aimez-vous les uns les autres ».

Sur le plan social, une telle attitude implique non une société communiste établie par la révolution, mais une société communautaire basée sur l’entraide mutuelle. Dans le chapitre des Frères Karamazov intitulé Maîtres et serviteurs, Zossime déclare : 

« Je rêve de notre avenir et il me semble parfois le voir nettement : le jour viendra où le plus perverti de nos riches aura finalement honte de ses richesses devant le pauvre, et celui-ci, après avoir constaté ses remords et son humilité, fera preuve de compréhension à son tour et lui laissera ses biens avec joie, répondant avec amour à la noble contrition de celui que le destin a favorisé. Il en sera ainsi, croyez-moi, car c’est là que nous mène l’évolution. Il ne saurait y avoir d’égalité que dans la conscience de la dignité spirituelle de l’homme, et c’est une vérité qui n’est comprise que chez nous ».

 Telle est la réponse que donne Dostoïevski aux socialistes révolutionnaires. Zossime ajoute : « Pourquoi ne deviendrions-nous pas les serviteurs de nos serviteurs ? »

Dans cette société nouvelle règnera aussi la fraternité. Zossime dit : « Sans la fraternité il n’y aura rien ». Mais : « Pourvu qu’il y ait seulement des frères et il y aura la fraternité ». Cette fraternité sera elle aussi un don de Dieu, car l’amour du prochain n’est pas naturel : 

« Ivan Fédorovitch a solennellement affirmé au cours d’une discussion que rien au monde ne peut obliger les hommes à aimer leurs semblables, qu’il n’existe pas de loi naturelle en vertu de laquelle l’homme devrait aimer l’humanité. Que s’il y a eu, s’il y a encore de l’amour sur la terre, la raison n’en est point dans quelque loi de la nature, mais dans le fait seul que les hommes croient à leur immortalité ».

 Il apparaît que, dans la doctrine chrétienne, telle que l’interprète Dostoïevski, la liberté, l’égalité et la fraternité contribuent à développer la personnalité de l’individu. Il n’est pas considéré comme un chaînon impersonnel dans un ensemble qui le dépasse, mais comme l’unité vivante, image de Dieu. Mais du même coup il emploie les dons de sa personnalité pour le bien commun et, par le dévouement, atteint à l’universalisme. Zossime dit à Madame Hohlakhova qu’il est possible d’arriver à la foi par l’amour agissant : 

« Efforcez-vous d’aimer vos semblables d’un amour actif, incessant. Plus vous parviendrez à aimer, et plus vous vous persuaderez de l’existence de Dieu ainsi que de la vie éternelle. Quand vous serez arrivée à l’oubli total de vous-même dans l’amour de votre prochain, votre certitude sera entière et nul doute ne pourra plus effleurer votre âme ».

 L’amour agissant doit diriger l’action de l’individu envers son prochain ; sur un plan plus élevé, il doit aussi déterminer la conduite de la Russie nouvelle envers le monde. 

3La Russie3

 Nous avons vu longuement l’importance de la terre ; mais nulle terre plus que la terre russe n’est liée à la foi. La Russie n’est pas seulement un pays, mais plutôt une idée, une vaste union de sentiments communs à ses habitants. Gustave Welter dit avec raison : 

Constatons un fait sur lequel on ne saurait trop insister, à savoir l’antiquité du patriotisme russe. Au début, en effet, la « terre russe » est une patrie beaucoup plus qu’un État, une entité morale plutôt que politique. La Russie a été une nation avant d’être un État

 Chez Dostoïevski, c’est dans ce sens de nation, d’entité quasi mystique, qu’il faut prendre la Russie. Elle est sacrée, parce que, seule parmi les nations, elle a conservé le Christ. Il déclare dans le Discours sur Pouchkine : « Qu’importe que notre terre soit pauvre ; cette pauvre terre « le Christ sous l’aspect d’un esclave l’a parcourue en la bénissant ». Et il est juste, en effet, de déclarer la terre russe sacrée, à cause de la souffrance millénaire qu’a endurée son peuple, patient grâce au Christ. Dostoïevski, peignant les souffrances du peuple russe en fonction du Christ - tandis que Tourguéniev les peint par rapport au socialisme, au nihilisme, et que Tolstoï prône l’anarchisme face à l’État et à l’Église - s’affirme comme le véritable porte-parole de la Russie et de son peuple.

Porte-parole de l’intérieur, tout d’abord. Il ne cherche pas à se faire des illusions : tout ne va pas pour le mieux en Russie. Sans parler des déplorables conditions matérielles où croupit le peuple, restons-en à l’idée russe, au sentiment national. Ou bien il est sapé par les Russes eux-mêmes qui dénigrent leur patrie à l’étranger, ou alors, tombant dans l’excès contraire, les slavophiles ne veulent voir de bon en Russie que ce qui tient au passé. Dans un article d’introduction à sa revue le Temps, Dostoïevski définit nettement son but : 

Nous sommes enfin convaincus que nous constituons également une nationalité particulière, au plus haut point originale, et que notre tâche consiste à créer une forme nouvelle, qui nous appartienne en propre, qui nous soit innée, qui soit issue de notre terroir, issue de notre esprit national et de nos principes nationaux.

 Il revient sur ce sujet dans de nombreux passages du Journal d’un Écrivain : « D’abord être Russes avant tout. Si l’union sociale universelle est une idée nationale russe, il faut que chacun soit Russe avant tout, c’est-à-dire qu’il soit lui-même ».

Sur le plan de l’individu, Dostoïevski défend la personnalité ; sur le plan politique, il préconise l’épanouissement de la nationalité russe. Mais, sur les deux plans, celui de l’individu comme celui de l’État, il appelle à un dépassement de la personnalité, en vue d’aider autrui. On aborde donc maintenant le messianisme russe, inhérent au peuple sous tous ses régimes. Une fois la régénération intérieure accomplie, Dostoïevski veut que la nouvelle Russie apporte au monde l’idée russe. Quelle est cette idée dont il parle tant ?

Il nous éclaire sur ce point dans le Discours sur Pouchkine : 

Oui, la signification de l’homme russe est incontestablement européenne et universelle. Être un vrai Russe, être pleinement Russe, cela veut dire uniquement (retenez bien ceci) être le frère de tous les hommes, un pan humain, si vous voulez. Tout notre slavophilisme et notre occidentalisme, voyez-vous, n’est qu’un grand malentendu entre nous, bien qu’il soit historiquement nécessaire. A un vrai Russe, l’Europe et les destinées de la grande race aryenne tout entière sont aussi chères que la Russie elle-même, que les destinées de la terre natale ; car notre destin est l’universalité, non pas acquise par le glaive, mais par la fraternité, par notre fraternel effort en vue de ramener à l’unité les hommes. 

 L’idéal russe est vaste, large ; il est universel. Certes, l’Europe est au centre des préoccupations russes, mais la Russie s’intéresse aussi à l’Asie, aussi au reste du monde.

Dostoïevski juge proche le moment où l’homme nouveau apparaîtra en Russie, « le géant puissant et juste, sage et doux » dont parle Mychkine. Alors s’accomplira la prédiction de Stépane Trophimovitch sur son lit de mort : « Mais le malade guérira et « s’assoira aux pieds de Jésus »… et tout le monde regardera avec stupeur… »

Parmi les génies qu’a produit la Russie, il y en a deux auxquels Dostoïevski voue une admiration toute particulière, pleine de ferveur, parce qu’ils ont compris l’idéal de la Russie : Pierre le Grand et Pouchkine. Il associe ces deux grands noms dans le Discours sur Pouchkine : 

Et en fait qu’est-ce pour nous que la réforme de Pierre, non seulement à l’égard de l’avenir, mais quant à ce qui a été, quant au passé, à ce qui s’est manifesté déjà ? Cette réforme, qu’a-t-elle signifié pour nous ? Car, enfin, elle n’a pas seulement été pour nous le fait de nous approprier les coutumes, les mœurs et les inventions européennes. Pénétrons la chose plus à fond, voyons comment cela s’est passé. Il se peut fort bien que Pierre le Grand, lui-même, n’ait eu que cette pensée au début et se soit efforcé de l’appliquer, c’est-à-dire qu’il n’ait eu en vue qu’un utilitarisme des plus immédiats. Mais dans la suite, à mesure que son idée allait se développant, la subtilité de Pierre, qui l’avait dirigé dans son entreprise, l’aura poussé, à n’en pas douter, vers des buts à longue échéance, incontestablement plus vastes que cet utilitarisme immédiat.

 Et le grand mérite de Pouchkine, c’est d’avoir saisi ce sens universel de l’idéal russe : 

Devenu poète populaire, Pouchkine n’a pas plus tôt pris contact avec le peuple, que déjà il pressent l’immense signification future de cette force populaire. Sur ce point, il s’est montré devin, il s’est montré prophète.

 Bien plus que Gogol, Pouchkine est le père spirituel de Dostoïevski. Et quel honneur, pour l’auteur des Frères Karamazov, de prononcer le Discours sur Pouchkine à l’occasion de l’inauguration du monument du poète ! Cette séance fut un véritable événement national ; Dostoïevski écrivait à sa femme : 

Lorsque je prononçai vers la fin les mots sur l’unité universelle des hommes, la salle fut comme hystérique. Lorsque je finis, il est difficile de décrire la clameur, le hurlement d’extase ; des hommes inconnus l’un à l’autre pleuraient, sanglotaient, s’embrassaient et juraient l’un à l’autre de devenir meilleurs, de ne pas se haïr mais de s’aimer les uns les autres.

 Voilà la grande fresque ; mais le soir, seul, en secret, Dostoïevski va déposer au pied du monument de Pouchkine la couronne que lui a reçue de la part des femmes russes. Hommage émouvant à Pouchkine, et à la Russie.

Quatre-vingts ans après ceci, Dostoïevski peut nous paraître avoir totalement méconnu la Russie ; le communisme tant haï y a triomphé, le Christ a été renié. Mais la Russie demeure. Et l’idéal d’universalité a repris une force nouvelle sous une forme différente. Il faut, à travers les changements de l’histoire qui paraissent faire table rase du passé, s’efforcer de distinguer les éléments profonds qui persistent. Sur ce plan-là, Dostoïevski me semble rester actuel et son enthousiasme conserve, par sa chaleur, le grand pouvoir de se communiquer et d’éveiller la sympathie. 

3L’harmonie universelle3

 Les hommes que nous avons vu chercher à réaliser le paradis sur terre sans le Christ ont échoué. Avec le Christ, se lève l’espoir d’une véritable harmonie universelle.

Du paradis sur terre, il existe déjà une parcelle : le monde des enfants. Dostoïevski éprouve pour les enfants un amour sans bornes. Dans son œuvre, deux personnages ont des contacts étroits avec les enfants : le prince Mychkine et Aliocha.

La vie de l’idiot en Suisse parmi les enfants est semblable à celle du Christ parmi les hommes. Il provoque chez eux l’amour mutuel et la compassion envers la pauvre Marie. Au milieu des enfants - ces jolis petits oiseaux – Mychkine est naturel et n’éprouve pas devant eux la gêne habituelle aux adultes : il ne leur cache rien, car ils comprennent : 

« On peut tout dire à un enfant, absolument tout ; j’ai toujours été frappé de voir à quel point les grandes personnes connaissent mal les enfants, même les parents leurs propres enfants. Il ne faut rien cacher aux enfants sous prétexte qu’ils sont petits et qu’il est trop tôt pour eux de savoir. Quelle triste et malheureuse idée ! Et avec quelle facilité les enfants se rendent compte que leurs parents les trouvent trop petits et incapables de comprendre, alors qu’ils comprennent tout ».

 Si le prince comprend si bien les enfants, c’est que, par sa bonté et sa confiance naïve, il en est un, lui aussi. Seule Élisabeth Prokofievna le comprend, car elle aussi, déclare le prince, est une véritable enfant.

Cette confiance naïve est aussi l’apanage du peuple russe, semblable en cela à un enfant. Ce fait se manifeste dans le langage ; il appelle le tsar le petit père, la Russie notre petite mère. Le peuple russe a besoin de se sentir en quelque sorte protégé.

Aliocha est un peu différent de Mychkine avec les enfants. Son affection semble plus mûre, son enthousiasme plus contrôlé, mais aussi plus solide, certainement. Son discours sur le tombeau du petit Ilioucha reflète les sentiments de Dostoïevski envers les enfants. Il les appelle tendrement « mes petits pigeons » et insiste sur l’importance d’un souvenir heureux dans l’enfance : 

« Vous m’êtes tous chers désormais, mes amis, vous vivrez tous dans mon cœur, et je demande à vivre dans le vôtre ! Qui donc nous a unis, en cette minute, dans ce sentiment noble et bon dont nous nous souviendrons constamment, dont nous devrons et voudrons nous souvenir toute notre vie ? Qui, si ce n’est Ilioucha, cet enfant si bon, si charmant, ce garçon dont nous garderons pieusement la mémoire pour toute l’éternité ! Ne l’oublions jamais ! Qu’il vive dans nos âmes, qu’il vive en nous, l’éternel souvenir de cet enfant, maintenant et à jamais ! »

 Ilioucha représente pour la nouvelle génération l’espoir du bonheur dans l’amour fraternel.

Si les hommes veulent participer à l’harmonie universelle, ils doivent devenir comme des enfants, et avant tout, aimer la création. Quel passage merveilleux, ces paroles de Makar, le pèlerin de l’Adolescent qui laisse éclater sa joie : 

Nous nous étions couchés dans les champs et je me suis éveillé de bonne heure. Tous dormaient, et le soleil n’éclairait pas encore la forêt. Je jetais les yeux de tous les côtés et je soupirais. Partout la beauté inexprimable. Tout est calme, l’air est léger. L’herbe pousse. Pousse, petite herbe de Dieu ! L’oiseau chante. Chante donc, petit oiseau de Dieu ! Un enfant aux bras d’une femme a lancé un cri. Dieu soit avec toi, petit enfant ; grandis pour le bonheur ! Et, pour la première fois de ma vie, peut-être, je compris la beauté.

 Dans cette nature harmonieuse règne le grand mystère de Dieu : 

 « C’est beau le monde, mon ami ! Et que ce soit un mystère, tant mieux. C’est terrible pour le cœur et admirable, et cette peur concourt à la gaîté du cœur. « Tout est en toi, mon Dieu, et moi-même je suis en toi ; reçois-moi !... » Ne te révolte pas, jeune homme : c’est d’autant plus beau que c’est un mystère, ajouta-t-il avec attendrissement ».

 Le mystère de la création est une joie à la fois pour l’homme et pour les animaux ; l’homme doit se laisser pénétrer par le grand mystère de l’amour : 

« Aimez la Création divine dans son ensemble, aussi bien que chaque grain de sable pris isolément, chaque feuille, chaque rayon de lumière. Aimez les animaux, aimez les plantes, aimez tout ce qui existe. En aimant la Création vous pénétrerez le mystère divin qu’elle enferme, et la connaissance que vous en aurez acquise se développera ensuite, s’accroissant chaque jour. Votre amour embrassera alors l’univers entier, et il deviendra universel ».

 La foi en l’harmonie universelle ne vient pas de la raison, mais de l’amour, car elle est rattachée à l’au-delà : 

« Nombre de choses nous demeurent cachées en ce monde, mais nous avons reçu en revanche la prescience mystérieuse et secrète de l’au-delà et des lieux qui nous rattachent à un monde supérieur et meilleur. Les racines les plus profondes de nos sentiments et de nos pensées plongent d’ailleurs dans le ciel et non dans la terre. C’est pourquoi les philosophes enseignent que l’essence des choses nous demeure inaccessible ici-bas. Le Seigneur a pris des semences dans le monde de l’invisible et les a semées sur la terre pour y cultiver Son jardin. Tout ce qui pouvait pousser a poussé, mais les êtres qui ont pris naissance ici-bas ne vivent et ne demeurent vivants que par la conscience du lien qui les rattache à l’au-delà mystérieux ».

 A ce stade, le sentiment de plénitude devant la vie ne peut plus s’exprimer que par l’extase. Examinons trois cas caractéristiques : ceux de Marie Timoféievna, du prince Mychkine et d’Aliocha.

Marie Timoféievna est panthéiste, elle éprouve une véritable adoration pour la nature : « A mon avis, Dieu et la nature, c’est la même chose ». Elle raconte une scène du temps où elle était au couvent, caractéristique des liens entre la terre et la Vierge : 

« Entre-temps, en sortant de l’église, une de nos vieilles femmes, elle faisait pénitence chez nous pour avoir fait des prophéties, me glissa à l’oreille : « La Mère de Dieu, qu’est-ce que c’est d’après toi ? – La grande mère, répondis-je, l’espérance du genre humain. – C’est ça, dit-elle, la Mère de Dieu est la grande mère la terre humide, et une grande joie réside en cela pour l’homme. Et chaque chagrin terrestre et chaque larme terrestre nous sont une joie ; et quand tu auras abreuvé la terre de tes larmes jusqu’à un pied de profondeur, aussitôt tu seras dans l’allégresse de tout. Et aucun, aucun de tes chagrins ne sera plus, telle est la prophétie ». 

 Plus loin, Marie Timoféievna raconte ses extases dans la nature : 

« Je m’en allais parfois au bord du lac : d’un côté il y a notre couvent, de l’autre notre montagne pointue, on l’appelle aussi comme ça, la montagne Pointue. Je gravissais cette montagne, je me tournais face à l’orient, je tombais à terre, je pleure, je pleure ; je ne sais combien de temps je reste à pleurer, et je ne souviens alors de rien et je ne sais rien. Puis je me relève, je me retourne et le soleil se couche et il est si grand, si beau, si glorieux, aimes-tu regarder le soleil, Chatouchka ? C’est beau et c’est triste ».

 L’extase de Marie Timoféievna se termine dans la tristesse, car elle n’a pas le secours intérieur de Dieu ; son soleil descend à l’horizon.

Le prince Mychkine a ses extases avant les crises d’épilepsie. Le temps s’arrête, il contemple l’harmonie universelle, il est heureux. « Est-il vraiment possible d’être malheureux ? Oh ! qu’importent mes peines et mes malheurs si j’ai en moi la force d’être heureux ? »

C’est pourtant chez Aliocha que l’extase est la plus profonde. Après la mort du starets Zossime, il écoute la lecture de l’Évangile, les Noces de Cana, et il a soudain l’impression de voir Zossime devant lui. Il sort de la cellule : 

Il ne s’arrêta pas sur le perron dont il descendit rapidement les marches. Son âme débordant d’enthousiasme avait besoin d’espace et de liberté. La voûte céleste s’élevait au-dessus de lui, s’étendant dans toutes les directions à l’infini et grouillant d’étoiles aux reflets paisibles. La Voie lactée, à peine perceptible encore, s’allongeait du zénith à l’horizon. Une nuit fraîche, calme, silencieuse, comme immobile, semblait envelopper toute la terre. Les tours blanches et les coupoles dorées de l’église se détachaient sur le fond de saphir. Les opulentes fleurs d’automne paraissaient dans les parterres qui entouraient la maison. La paix de la terre s’unissait à la paix du ciel, le mystère de la vie et des étoiles planait sur le monde… Aliocha contemplait ce spectacle et tout à coup, comme fauché, il se laissa tomber sur le sol. Il ne savait pas pourquoi il étreignait la terre, pourquoi il éprouvait un tel besoin de la couvrir de baisers. Il l’embrassait en pleurant, en l’arrosant de ses larmes et en jurant avec exaltation de l’aimer toujours, de l’aimer jusqu’à la fin des siècles. « Arrose la terre de larmes de joie, et aime tes larmes » dit une voix dans son âme. Pourquoi ces pleurs ? Il pleurait d’enthousiasme, il pleurait même sur ces étoiles qui le regardaient du fond de l’infini, et il n’avait pas honte de son extase. Les liens invisibles qui le rattachaient à ces mondes lointains vibraient dans son cœur à cette minute, et il exultait de sentir naître en lui « le contact avec l’au-delà ».

 L’extase d’Aliocha est une véritable plongée dans l’harmonie universelle, due non à une adoration de la nature comme divinité, non au développement des facultés qui survient avant la crise d’épilepsie, mais à la foi en Dieu.

Dostoïevski disait de Pouchkine : 

Pouchkine est mort dans tout l’épanouissement de ses forces et, à n’en pas douter, il a emporté avec lui dans sa tombe un grand secret. Et ce secret, voici que nous devons désormais nous efforcer de le pénétrer sans lui.

 Dostoïevski lui aussi est mort en plein épanouissement. Mais son secret n’est-il pas dans son œuvre ? Et ne serait-ce pas justement le mystère de l’harmonie universelle par l’amour divin ? 

2Bibliographie2

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