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Victor Le Clerc et Ernest Renan juges du XIVe siècle

Lille - 2003

mercredi 18 novembre 2009, par Charles RIDOUX

 « Regards de deux grands clercs du XIXe siècle sur le Moyen Age. Victor Le Clerc et Ernest Renan juges du XIVe siècle », in Le Moyen Age au miroir du XIXe siècle (1850-1900), dir. Laura Kendrick, Francine Mora et Martine Reid, L’Harmattan, 2003, pp. 27-36.

S’il est une œuvre qui, par sa sage lenteur, défie l’espèce de course effrénée si caractéristique de l’esprit moderne, c’est bien l’entreprise de l’Histoire littéraire de la France fondée Dom Rivet et les Bénédictins de Saint-Maur en 1733 et continuée, à partir de 1808, par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il fallut quinze volumes pour atteindre, en 1820, la fin du XIIe siècle, et huit autres volumes pour couvrir, jusqu’à 1856, le XIIIe siècle. Ce n’est qu’en 1862 que fut abordé le XIVe siècle et, aujourd’hui encore, le tome XLII qui est en cours de publication traite toujours de la même époque. Il semblerait presque qu’une malice quasi borgésienne guidât la progression de cette œuvre vers une logique asymptotique : 15 volumes et un siècle pour aboutir à la fin du XIIe siècle, 8 volumes et quarante ans pour le XIIIe siècle, et maintenant 18 volumes et cent quarante ans déjà consacrés au XIVe siècle.

Une tradition s’est constituée qui consiste à faire précéder l’étude de chaque nouveau siècle par un Discours préliminaire sur l’état général des lettres et des arts ; les volumes suivants sont constitués d’une série de notices sur tous les écrivains de ce siècle selon l’ordre connu ou présumé de leur décès. La Commission responsable de l’Histoire littéraire de la France, composée de quelques membres de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, avait été invitée à se conformer au plan fixé par les Bénédictins de Saint-Maur dans les douze premiers volumes et à ne songer à des modifications éventuelles qu’au moment d’aborder le XIIIe siècle. En 1824, l’éditeur – tel est le nom donné au membre de la Commission chargé de coordonner le travail et de préparer la liste des articles à rédiger – était Daunou, auteur de notices sur quelques-uns des plus grands parmi les auteurs latins de Moyen Age, mais d’une certaine partialité du fait de ses préjugés anti-cléricaux, fruit d’un passage malheureux chez les Oratoriens, et qui en outre négligeait complètement la littérature en langue française. Dans l’ « Avertissement » qui introduit le tome XVI, Daunou explique les raisons pour lesquelles la Commission estime bon de maintenir la tradition des discours généraux préliminaires. La raison alléguée en est le succès de ces vastes fresques auprès des lecteurs. Daunou se propose donc de continuer à satisfaire cette attente du public :

On continuera donc d’offrir ainsi, de siècle en siècle, des tableaux généraux de l’état des lettres, d’y retracer leurs progrès, leurs vicissitudes, l’influence qu’elles ont exercée et celle qu’elles ont subie ; les bienfaits que les princes ont répandu sur elles, et les obstacles dont elles ont ou n’ont pas triomphé ; les connaissances acquises ou les opinions dominantes à chaque époque ; l’origine des écoles, des universités, des bibliothèques et autres établissements d’instruction ; l’histoire des principaux genres de littérature, d’art et de sciences, de différentes carrières où les talents se sont exercés, perfectionnés ou égarés. [1]

C’est à partir de cette date que l’introduction générale à un nouveau siècle est abordée dans le cadre de deux discours préliminaires, l’un consacré à l’état des lettres, l’autre à l’état des beaux-arts, c’est-à-dire de la musique, de l’architecture, de la sculpture et de la peinture, domaine que Daunou estime avoir été quelque peu négligé dans les âges précédents. Une quarantaine d’années plus tard, la Commission maintiendra, à l’orée du XIVe siècle, cette tradition de deux discours préliminaires. Toutefois, il convient de noter que ce genre assez rhétorique ne séduit plus guère la nouvelle génération d’érudits qui fait ses premiers pas au début des années 1860 et qui va constituer ce que l’on pourrait appeler la nouvelle école du médiévisme. L’exposé des idées générales paraît prématuré ou spécieux à des savants qui vouent tous leurs soins d’abord à l’établissement de faits précis. Un de leurs élèves, Mario Roques, lui-même « éditeur » de l’Histoire littéraire de la France à partir de 1936, estimera que « ces constructions d’apparat plus grandioses qu’utiles (...) n’ont aucune attache avec l’exposé de faits auxquels elles prétendent servir d’entrée et ne sauraient inspirer la même confiance » [2]. Il se peut qu’au cours du XXIe siècle, lorsque viendra le moment béni d’aborder enfin l’étude du XVe siècle, la Commission d’alors juge, au contraire, une synthèse préliminaire bienvenue, à condition de la dépouiller de cette emphase rhétorique en vogue à la fin du XVIIIe et au cours du XIXe siècle.

Toujours est-il que l’introduction au XIIIe siècle fut présentée, en 1824, par les deux discours de Daunou sur l’état des lettres et d’Amaury Duval sur celui des beaux-arts. Dans les 250 pages du discours de Daunou, la part consacrée à la littérature française au XIIIe siècle est infime. [3] L’auteur commence par un tableau historique où il traite de l’histoire ecclésiastique et de l’histoire civile en Europe et en France, puis des mœurs de l’époque et de la protection accordée aux lettres par les princes et par les rois de France. Vient ensuite un bilan sur les outils de la culture – l’état des bibliothèques et des écoles, les méthodes d’enseignement et la scolastique. Sont ensuite traités les divers de l’activité intellectuelle, selon une hiérarchie qui place en premier la théologie et le droit canon, puis la jurisprudence civile, la philosophie – avec ses deux versants : métaphysique et morale ; suivent les sciences physiques et mathématiques, la géographie, la chronologie et l’histoire. La part consacrée aux lettres proprement dites commence par l’étude et l’usage des langues anciennes, puis des langues vulgaires. Les genres littéraires sont abordés dans l’ordre suivant : rhétorique et genre oratoire, sermons, genre épistolaire, romans en prose, poésie – subdivisée en trois sections : latine, provençale et française – enfin les spectacles. Il y a dans cette organisation de la matière et dans ce classement du savoir une sorte de volonté d’épouser la hiérarchie des valeurs en cours durant l’époque traitée ; on relève également, dans l’articulation des différents genres littéraires, une imprégnation des valeurs du classicisme impropre à saisir la richesse des genres littéraires du Moyen Age dans leur singularité, comme le déplorait déjà Gaston Paris dans la notice consacrée à son père, où il exprime un jugement sévère sur les membres de la première Commission du XIXe siècle : « Pénétrés, d’ailleurs, pour les œuvres classiques de l’antiquité grecque ou romaine et du XVIIe siècle français, d’une admiration exclusive, ils n’abordaient qu’avec prévention la littérature si différente du Moyen Age » [4].

Quant au second discours, sur l’état des beaux-arts, son auteur, Amaury-Duval, le divise en deux parties, l’une consacrée exclusivement à la musique et l’autre aux arts du dessin. [5] L’auteur semble constater surtout une décadence de l’art des trouvères et polémique sur les origines de l’architecture « prétendue gothique ». Il termine son discours par un parallèle entre l’état des beaux-arts en Italie et en France durant le XIIIe siècle.

Lorsque vint le moment d’aborder le XIVe siècle, en 1862, la Commission était composée de membres prestigieux et de culture très diverse, puisqu’on y trouve, avec Paulin Paris, un bibliothécaire spécialisé dans l’étude des manuscrits français du Moyen Age, un universitaire, Victor Le Clerc, qui enseigne à la Sorbonne et qui est l’éditeur de l’Histoire littéraire de la France depuis 1839, un spécialiste de la médecine, Littré, qui s’est illustré par sa traduction des œuvres d’Hippocrate avant de gagner la célébrité par son Dictionnaire, un hébraïsant (Ernest Renan) et un latiniste (Barthélémy Hauréau). C’est à l’éditeur de la Commission, Victor Le Clerc que revient la tâche de rédiger le morceau principal, le Discours sur l’état des lettres au XIVe siècle. C’est un personnage bien attachant que Victor Le Clerc à qui Renan rendra hommage dans le volume suivant de l’Histoire littéraire, après sa mort survenue le 12 novembre 1865. [6] Il était né à Paris en 1789, dans une modeste famille d’ouvriers et sa carrière commença à se déployer en 1815 lorsqu’il prit, au lycée Charlemagne, la succession de Villemain dans la chaire de rhétorique, où il eut parmi ses élèves Michelet et Rémusat. Il eut le bonheur de recueillir la meilleure tradition érudite du siècle précédent par ses contacts avec Morellet et Daunou. En 1824, Victor Le Clerc fut appelé à la chaire d’éloquence latine à la Faculté des lettres de Paris. En 1838, ce philologue classique, nommé à la Commission de l’Histoire littéraire de la France, fut appelé à s’occuper du Moyen Age. En dépit des préjugés universitaires alors hostiles à notre vieille littérature nationale, Victor Le Clerc, conquis par le sérieux des savants allemands et sans doute aussi sous l’influence de Paulin Paris, évolua et finit par admettre l’intérêt de la littérature du Moyen Age en langue française.

Le Discours de Victor Le Clerc s’articule en trois parties. La première, intitulée « De l’esprit général du XIVe siècle », est essentiellement historique ; l’auteur y brosse d’abord un tableau de l’état de l’Église, incluant la Papauté, le clergé séculier et les ordres religieux ainsi que les conciles ; puis il présente les institutions de la royauté, dans les pays étrangers et en France, évoquant le rôle du Parlement, la situation de la noblesse et du tiers état ; cette partie s’achève sur une description des universités et des bibliothèques, tant ecclésiastiques que laïques. La seconde partie de ce Discours traite des principaux genres en prose et en vers. Ces genres sont répartis en deux grandes sections, la première consacrée à la théologie, la seconde aux Sept Arts, où sont régulièrement distingués le Trivium – avec la Grammaire, la Rhétorique et la Dialectique – et le Quadrivium - avec ses composantes traditionnelles : Arithmétique, Géométrie, Musique et Astronomie. On voit que, de la sorte, le modèle médiéval de la classification du savoir est repris dans sa structure générale avec plus de rigueur encore que ce n’avait été le cas en 1824 dans le Discours de Daunou. Mais il convient de voir de plus près ce que recouvrent ces rubriques générales, et l’on découvre alors que l’ossature médiévale sert à une présentation des sciences correspondant à la structure d’un esprit moderne. Sous la rubrique « Grammaire » sont traités successivement les langues hébraïque, arabe, grecque, latine et française ; la « Rhétorique » aborde tour à tour l’éloquence latine, l’éloquence française, l’histoire, les lettres, la poésie latine, provençale et française, les spectacles, les traductions. La « Dialectique » inclut la Métaphysique et la Morale, mais aussi la Politique, le Droit civile, et même la Physique et la Médecine. Enfin, la troisième partie de ce Discours est constituée par un tableau de la littérature française en Europe au XIVe siècle, l’auteur estimant qu’en ce siècle le rayonnement intellectuel de la France fut plus grand à l’étranger que sur le territoire national.

Car, à vrai dire, le jugement porté sur le XIVe siècle, que ce soit par Victor Le Clerc ou par Ernest Renan, est plutôt sévère. Les deux termes clés sont ceux de « décadence » et de « siècle de transition ». Victor Le Clerc insiste sur la dynamique de dissolution de la société féodale, sur la décadence de l’ancien système d’études, sur l’abaissement et le triste état des lettres en France. Mais comme sa pensée s’inscrit ce qu’on pourrait appeler le « paradigme des Lumières », postulant un progrès constant de l’esprit humain à travers les âges, il faut bien que ce siècle contribue à sa façon à cette longue marche en avant : c’est alors par ses souffrances que le XIVe siècle est appelé à participer à un mouvement intellectuel qui doit mettre fin au Moyen Age et préparer l’avènement des temps modernes. Ce siècle se présente en quelque sorte comme celui où le jeu de forces contraires entraîne une sorte d’immobilisme – Renan parlera d’un « siècle stationnaire » [7] : le principe d’autorité, représenté par l’Église au plan spirituel et par la Royauté dans le temporel, est battu en brèche sans pour autant être abattu. Un des traits majeurs de cette époque est l’essor de l’esprit laïque et des valeurs profanes – ce que nos deux auteurs considèrent comme la marque même du progrès. Cependant, Victor Le Clerc ne peut que se désoler de voir que « la langue dégénère avec la pensée » [8] et il constate qu’en tout cas cette époque ne fut pas celle d’un progrès littéraire ; ce fut tout au plus un « âge d’innovations et d’essais, bien moins dignes d’attention par les écrits qu’il nous a laissés que par les changements qu’il a commencés ou préparés dans les opinions humaines et le gouvernement du monde » [9]. Un des traits frappants, notamment dans les écrits du clergé tant régulier que séculier, c’est l’esprit de controverse qui règne partout, et les invectives dont s’abreuvent les clercs ne manqueront pas d’être utilisées contre eux par leurs adversaires. Cependant, Victor Le Clerc estime que la théologie continue d’occuper le premier rang dans les écrits de l’époque. L’influence cléricale se manifeste en particulier dans le domaine littéraire par ce qu’on pourrait qualifier de rifacimento ecclésiastique des chansons de geste :

Les aventures des paladins de Charlemagne furent transformées en récits pieux, en vrais livres de dévotion. L’ancien Girart de Roussillon est devenu le héros d’une histoire édifiante, à l’usage des pèlerins. Les Agolant, les Marsile, l’empereur Charles lui-même, ont fourni des épisodes à la Vie de saint Honorat. Roland, Renaud, jusqu’au géant Fierabras, ont fini à leur tour par être des saints. [10]

Si, à propos des trois ordres constitutifs de la société médiévale, on sent chez Victor Le Clerc une assez nette hostilité envers les clercs, il n’est guère plus tendre envers la noblesse qu’il stigmatise pour sa frivolité. Les nobles de ce temps ont perdu le sens d’une éducation solide et sérieuse et ils réduisent l’art d’écrire à des compositions frivoles, ils font de la poésie un simple passe-temps, ils réduisent enfin les clercs ou les hérauts d’armes qui sont à leur service à un rôle purement utilitaire en leur faisant rédiger des ouvrages sur le blason ou des descriptions de tournois. Victor Le Clerc méprise une poésie de cour qu’il qualifie de « laborieux pédantisme d’une poésie aux abois » [11] pour ses recherches formelles qui tentent de suppléer à l’absence de génie poétique véritable. Il produit un véritable jugement assassin à l’encontre de Guillaume de Machaut dont le « triste recueil » lui semble d’une « confusion stérile » ; tout ce qu’il en retire, c’est que « la notation musicale, avec ses figures en forme de losange et une queue tantôt en haut, tantôt en bas, peut intéresser les historiens des diverses révolutions de la musique » [12]. La tendresse de Victor Le Clerc irait plutôt vers le tiers état, et il ne manque pas de faire l’éloge des États-Généraux, tout en déplorant la faiblesse de cette institution qui aurait peut-être permis de maintenir l’alliance entre le peuple et une royauté laïcisée. Il célèbre également la puissance de l’université de Paris et souligne son influence politique lors des débats relatifs à la succession de la couronne en 1316 et en 1328 et surtout dans la seconde moitié du XIVe siècle. Victor Le Clerc relève à juste titre l’importance des traductions en français d’auteurs anciens sous le règne de Charles V, et il note la progression des auteurs profanes dans les bibliothèques princières au détriment de la littérature sacrée.

C’est une coutume déjà bien établie depuis longtemps de distinguer, au milieu du XIXe siècle, divers « âges littéraires », correspondant plus ou moins à notre distinction entre le genre épique et le genre romanesque. Victor Le Clerc considère ainsi un premier âge « tout politique et tout guerrier », qui se distingue par une « narration simple et austère » et qui, derrière la figure de Charlemagne et de ses paladins, dépeint un « âge rude et grossier d’anarchie féodale, qui représente beaucoup moins l’état du pays sous le grand empereur que la royauté encore faible et précaire de Hugues Capet » [13]. Nous remarquerons que Victor Le Clerc n’emploie pas ici le terme de « chansons de geste » - qui apparaît pour la première fois dans le Glossaire de Rochefort en 1808, mais qui avait été rendu familier par les travaux de Paulin Paris. Le second âge poétique est celui du roman arthurien sur lequel Victor Le Clerc, fidèle à ses goûts classiques, porte un jugement rigoureux, d’ordre à la fois esthétique et moral :

Mais la fantaisie l’emporte, et le chantre des grandes renommées, l’interprète des nobles sentiments et des vertus sévères, fait place au conteur qui ne veut qu’amuser. De là tous les rêves d’une imagination sans frein, les îles enchantées, les fées, les géants, les animaux fabuleux, tous les excès d’une galanterie efféminée, les enlèvements, les adultères. [14]

Dans la liste des œuvres poétiques qui connaissent le succès au XIVe siècle, Victor Le Clerc cite les genres suivants : de nombreuses chansons de geste, quelques romans de la Table Ronde et divers romans d’aventures, des romans d’antiquité, des poèmes à sujet religieux, des chroniques rimées, des fabliaux et des recueils de contes. Pour la prose, il relève qu’en dehors des romans, les œuvres les plus répandues sont des chroniques et des traductions françaises. Dans l’ensemble, son jugement demeure sévère : la satire, qui s’exprime dans Renart le contrefait ou dans le roman de Fauvel, lui paraît d’une inspiration poétique moins heureuse en général que l’admiration ; le théâtre s’abandonne à « de grossières bouffonneries » [15] ; les talents de Froissart en tant que reporter de la Guerre de Cent Ans sont reconnus pour leur originalité, mais non son talent poétique qui n’est qu’une pâle copie des anciens trouvères. La seule œuvre de cette époque qui semble vraiment séduire Victor Le Clerc est la chanson de Baudouin de Sebourc, parce qu’elle échappe à l’imitation servile et à la manie de la controverse. D’une façon générale, le reproche majeur adressé à la littérature médiévale est l’absence de style, le manque de soin dans l’art d’écrire, qui est lui-même dû en partie aux fluctuations incessantes d’une langue qui n’est point encore fixée par des règles stables. On sent bien derrière ce jugement – qui ne manque pas d’ailleurs d’une certaine justesse, mais qui tend à méconnaître certaines spécificités de l’esthétique médiévale – la conception d’un érudit toujours fidèle au classicisme.

Les vues de Renan sur la littérature du Moyen Age sont développées non point dans le Discours qui fait suite à celui de Victor Le Clerc en 1862, mais, sept ans plus tard, dans la notice nécrologique qu’il consacre à ce dernier dans le tome 25 de l’Histoire littéraire de la France. Le thème central de la réflexion de Renan consiste à présenter la littérature du Moyen Age comme une héritière décadente de l’Antiquité : « … la littérature du Moyen Age a ses racines dans l’antiquité : souvent elle en est une décadence ; même quand elle est originale, l’antiquité reste la mesure à laquelle il faut la rapporter » [16]. Si Renan semble accorder une certaine sympathie au XIIIe siècle, qu’il considère en quelque sorte comme le plus classique de la période médiévale (bien que moins original que le XIIe siècle), il y décèle déjà les éléments d’une décadence, mais d’une décadence qui demeure féconde, quoique ce siècle voie avorter les espérances dont il était porteur. Renan ne peut s’empêcher de célébrer la qualité des caractères et des sentiments de cette époque : « Si la forme littéraire est médiocre, quelle énergie dans les caractères, quelle hauteur dans les sentiments, que de naïveté, que de foi ! » [17]. En revanche, Renan reprend à son compte l’idée, déjà exprimée par Victor Le Clerc, selon laquelle le XIVe siècle n’est pas intéressant en littérature, mais qu’il est un siècle charnière en politique, un siècle d’action et de révolutions qui lui assurent, par la naissance de l’État et les avancées de l’esprit laïc et démocratique, « une place distincte dans l’histoire des progrès de la France » [18].

C’est finalement un jugement d’ordre essentiellement idéologique qui est porté sur le XIVe siècle dans les Discours de Victor Le Clerc et de Renan. Les discours de 1862, ainsi que la notice de Renan sur Victor Le Clerc en 1869, sont à replacer dans le cadre d’une attaque en règle portée contre le Moyen Age durant cette décennie qui s’ouvre par la publication de la Sorcière de Michelet, œuvre dans laquelle, pour reprendre les termes de Jane Dakyns, « le Moyen Age était présenté comme l’enfer sur terre » [19]. Des esprits qui, jusque-là, avaient voué pour le moins de l’admiration envers le Moyen Age, s’en font désormais les plus virulents détracteurs. Il peut être intéressant de noter que cette offensive idéologique, qui a sans doute ses raisons profondes dans l’hostilité envers le régime napoléonien alors en place, se développe au moment même où la nouvelle école de philologie romane commence à faire ses premiers pas avec les premiers travaux de Gaston Paris et de Paul Meyer. Le Moyen Age des érudits sera peut-être moins passionnant que celui des idéologues : il sera certainement plus compréhensif et plus nuancé dans ses jugements, bien qu’il demeure longtemps encore fermé à une approche des œuvres médiévales fondée sur une réelle prise en compte d’une esthétique qui leur soit adaptée.

[/Charles Ridoux/]

[/Amfroipret, 2003/]


[1« Avertissement », HLF, t. 16, 1824, p. vi.

[2ROQUES Mario, « L’Histoire littéraire de la France », Les Travaux de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Histoire et inventaire des publications, Klincksieck, 1947, p. 76.

[3DAUNOU, « Discours sur l’état des lettres en France au XIIIe siècle », HLF, t. 16, 1824, pp. 1-254.

[4PARIS Gaston, « Notice sur Paulin Paris », HLF, t. 29, 1885, pp. v-vi.

[5DUVAL Amaury, « Discours sur l’état des beaux-arts en France au XIIIe siècle », HLF, t. 16, 1824, pp. 255-335.

[6RENAN Ernest, « Notice sur Joseph-Victor Le Clerc (mort le 12 nov. 1865) », HLF, t. 25, 1869, pp. ix-xlv.

[7RENAN Ernest, « Discours sur l’état des Beaux-Arts en France au XIVe siècle », HLF, t. 24, 1862, p. 683.

[8LE CLERC Victor, « Discours sur l’état des Lettres en France au XIVe siècle », HLF, t. 24, 1862, p. 2.

[9Ibidem, p. 3.

[10Ibidem, p. 98.

[11Ibidem, p. 452.

[12Ibidem, p. 483.

[13Ibidem, p. 440.

[14Ibidem, p. 441.

[15Ibidem, p. 452.

[16RENAN Ernest, « Notice sur Joseph-Victor Le Clerc (mort le 12 nov. 1865) », HLF, t. 25, 1869, p. xviii.

[17Ibidem, p. 21.

[18Ibidem, p. xxxii.

[19DAKYNS Janine R., The Middle Ages in French Literature (1851-1900), Oxford University Press, 1973, p. 55.